Anatomie d’une catastrophe

Le crash d’un Superjet 100, symbole de la renaissance de l’industrie aéronautique russe, a porté un sérieux coup au moral du pays. Dans le cadre d’une tournée commerciale visant à conquérir les marchés du sud asiatique, le moyen-courrier s’est écrasé en Indonésie contre un volcan. La catastrophe a fait 45 morts, dont 36 Indonésiens, huit Russes, deux Italiens, un Français, un Américain. Outre la douleur liée au deuil, le camouflet est total pour la Russie, son industrie, et son image dans le monde.

“Kto vinovat” (qui est coupable)? Immortalisée par le roman d’Alexandre Hertzen, cette question qui hante l’histoire de la Russie a été l’une des premières à résonner au lendemain du drame. Peu après l’annonce du crash, et avant même les premières conclusions des experts, le vice-premier ministre par intérim Dmitri Rogozine s’est empressé d’annoncer que l’équipement était hors de cause, et que le crash pourrait avoir été provoqué par une erreur de pilotage. “La première opinion des experts indique que la technique a fonctionné parfaitement, c’est pourquoi il s’agit peut-être du facteur humain”, a-t-il indiqué, entre flou linguistique et précautions oratoires. D’autres experts russes ont tant bien que mal cherché à mettre en cause les conditions météorologiques, indiquant que le volcan était entièrement recouvert d’un épais manteau nuageux. Les différents éléments cités n’expliquent rien, et dénotent le sentiment de gêne qui règne suite à ce triste événement.

Qu’on le veuille ou non, la Russie ne parvient pas à se déparer de l’image d’un grand pays en proie aux catastrophes les plus diverses. Que l’on se rappelle d’un autre fiasco récent, heureusement sans mort d’homme, l’échec du lancement de la sonde Phobos-Grunt en raison d’erreurs de fabrication. Après avoir été tiré par un lanceur Soyouz, l’appareil, premier projet de la Russie postsoviétique d’une telle ampleur, avait échoué à prendre la direction de Mars. Certains experts russes étaient même allés jusqu’à incriminer les Etats-Unis, dans une étrange réminiscence de la Guerre froide. Le nombre éloquent d’accidents aériens survenant dans le pays ou impliquant des avions russes (comme le crash du Iak transportant l’équipe de hockey de Iaroslavl “Lokomotiv”) a de quoi effrayer le touriste européen, qui tremble à la seule mention de noms d’avions à consonance russe.

Nombreux sont les commentateurs qui ont tenté d’expliquer les catastrophes en série qui touchent la Russie. La situation est troublante: les problèmes que connaît l’industrie aérospatiale russe ne sont pas liés au manque d’argent, loin de là. Ces dernières années, le financement public de la construction aéronautique a augmenté, ce qui n’a cependant pas permis d’éviter les accidents. Le projet Superjet 100, qui a impliqué les plus grandes entreprises mondiales d’équipement, a été pourvu de plus de 3,6 milliards de dollars.

Les problèmes connus actuellement par la Russie ont une cause historique, et émanent partiellement de la désorganisation consécutive au choc des années 1990. La période actuelle se situe à la jonction entre deux générations de spécialistes: ceux formés sous le communisme, sur le départ, et les étudiants de la Russie moderne, les années troublées de la transition ayant provoqué un fossé dans le système de formation et de production industrielle. “La plupart des entreprises ont été confrontées au problème aigu de la transmission de l’expérience des anciens encore en place aux jeunes fraîchement débarqués de l’université (…). La génération de spécialistes sur le départ, qui détectait les erreurs des travailleurs moins expérimentés, constituait le filtre le plus fiable”, écrivait au sujet de l’échec de la sonde Phobos-Grunt l’analyste Ilia Kramnik en tenant d’expliquer la multiplication des erreurs de conception.

Crise des consciences

Les échecs régulièrement associés à la Russie ravivent un sentiment de honte caractéristique de la Russie postsoviétique. C’est ce qui ressortait d’un article intitulé “Une catastrophe russe”, publié dans le quotidien populaire Moskovski Komsomolets par le chroniqueur Stanislas Belkovski. Selon lui, le crash du Superjet 100 s’explique par une organisation défectueuse directement liée à la mentalité postsoviétique. Les immenses ressources qu’offre le pays, couplées à une gestion déficiente, ont contribué à la mise en place d’un système inefficace basé sur le détournement de l’argent public par les fonctionnaires, qui a en outre réduit à néant toute forme d’initiative et mis à mal la qualité des produits russes.

“Faire des avions nécessite des technologies de pointe et du personnel expérimenté (…). Tout cela, soyons franc, n’existe plus dans la Russie actuelle. Nous sommes un pays du tiers monde, et les pays du tiers monde ne sont pas en mesure de faire des avions (et toute technique, quelle qu’elle soit)”, constate-t-il.

La “transition” entre l’URSS et la Russie moderne constitue d’ailleurs une piste de réflexion intéressante à différents niveaux, notamment psychologique. Coïncidence: le Superjet 100 était le premier avion “made in Russia” depuis l’implosion de l’URSS; Phobos-Grunt était la première sonde lancée depuis la chute de l’Union. Il semblerait exister un “fossé psychologique”, lié à la difficulté qu’a la jeune Russie à s’imposer en tant que grande puissance face au reste du monde, mais surtout face à elle-même et aux prouesses réalisées par l’URSS, son prédécesseur.

La modernisation ne saurait rester cantonnée au seul champ industriel: elle est intimement connectée au reste de la société et aux mentalités. Le problème des échecs que connaît la Russie n’est pas dissociable d’une crise qui ne fait que s’intensifier ces derniers mois, une crise de la conscience des Russes autour de la direction que doit prendre le pays pour relever les défis du XXIe siècle.

L’arrivée à expiration des schémas soviétiques, au niveau aussi bien mental qu’organisationnel, serait-elle en cause dans le sentiment d’échec qui émerge récemment en Russie? Entre complexe lié au passé soviétique et accélération des mutations provoquées par la mondialisation, le fossé séparant la classe intellectuelle et créative de Russie et les dirigeants du pays est de plus en plus profond. Les slogans promettant modernisation et autres nanotechnolgies pourraient rester lettre morte si les Russes ne repensent pas leur pays et son organisation en tant qu’une entité moderne et distincte de l’URSS.

4 Commentaires

Classé dans Russie

Promenades populaires

Le “pont” du 6 au 10 mai a été chargé sur le plan politique. D’une durée de quatre jours cette année, en vertu d’un décret présidentiel, c’est généralement un des premiers week-ends où les Moscovites se rendent à leur datcha, pour y planter les semences ou réparer les dégâts infligés par le long hiver. Cette année, le pont avait une autre spécificité: le dimanche 6 mai était marqué par l’investiture du nouveau président Vladimir Poutine, qui avait déjà occupé ce poste de 2000 à 2008. Dans la foulée, la Douma confirmait le lendemain la nomination de Dmitri Medvedev au poste de premier ministre.

Cette inversion des rôles au sein du “tandem dirigeant” n’a pas été du goût d’un certain nombre de Russes. Le sentiment que les fonctions étaient distribuées sans l’aval du peuple, au terme d’un conciliabule dont il serait exclu, a constitué l’un des premiers déclencheurs d’une grogne qui dure depuis plusieurs mois en Russie. Les fraudes électorales ont provoqué des manifestations de grande envergure, la vague de contestation ayant rassemblé jusqu’à cent mille personnes dans la capitale russe en décembre, avant de connaître une perte de vitesse constante.

La lassitude créée par les rassemblements à répétition a, tout au long du mouvement, poussé les protestataires à inventer de nouvelles actions, en rivalisant d’originalité: une des dernières était le “Grand anneau blanc”, une chaîne humaine le long du Boulevard des jardins qui ceint la capitale. Les analystes se perdaient en conjecture pour savoir en quoi le rassemblement du 6 mai, baptisé “Marche des millions” (certainement en référence notamment à des propos d’Alexeï Navalny, qui promettait de rassembler un million de personnes pour “marcher sur le Kremlin”) se distinguerait des précédents.

Bien décidés à signifier leur mécontentement aux dirigeants russes à la veille de l’investiture, les manifestants (8.000 selon la police, chiffre immédiatement démenti par les organisateurs) s’étaient donnés rendez-vous dimanche dans le centre de Moscou, pour une marche censée les mener jusqu’à la Place Bolotnaya, déjà théâtre de plusieurs rassemblements “pour des élections justes”. L’événement, visant à notamment à dénoncer l’élection de Vladimir Poutine comme illégitime, en raison des fraudes électorales, a rapidement tourné à l’affrontement, se démarquant par la détermination des manifestants et la vigoureuse riposte de la police.

Jusqu’au-boutisme

Des toilettes publiques ont été renversées et transformées en barricades, et des projectiles ont été lancés. Les ténors de l’opposition (le blogueur Alexeï Navalny, le politicien des années 90 Boris Nemtsov, et le leader du Front de gauche Sergueï Oudaltsov, principal organisateur du rassemblement) ont appelé les manifestants à déployer des tentes et à occuper la place. C’était sans compter sur l’assaut des OMON, la police anti-émeute, qui a fait preuve de brutalité contre les manifestants. Des personnes ont été blessées de part et d’autre, 400 interpellations se sont produites ; on était loin des meetings précédents, lors desquels les contestataires venus en famille décoraient de fleurs blanches les uniformes des policiers, dans une ambiance rappelant un Woodstock russe. Les parties en présence semblaient venues pour en découdre.

Le député de Russie juste et membre du Front de gauche Ilia Ponomarev a pour sa part expliqué qu’”à la différence des éditions précédentes, cette action visait à conclure et obtenir des résultats. C’est un événement qui rappelle moins un carnaval mais qui est plus politique”. “Les gens veulent influer sur la présidence de Poutine. Pour cela, il faut montrer sa résolution et sa détermination à aller jusqu’au bout”, a-t-il résumé la logique des opposants. Un jusqu’au-boutisme mûrement planifié, qui caractérise également la réaction des autorités: le passage à tabac d’un manifestant (une femme enceinte selon certaines sources), qui circule depuis sur Internet, pourrait déboucher sur des poursuites à l’encontre des forces de l’ordre.

Suite à ces échauffourées, l’opposition a annoncé le lancement d’une nouvelle stratégie: les “promenades populaires”. Désormais, les manifestants sont appelés à se rassembler par surprise en groupes de 100 à 200, afin de harceler les forces de l’ordre. Le mot d’ordre a été respecté : tout le long week-end de mai, des groupes de manifestants étaient pourchassés par la police. Kitaï-Gorod, la place Pouchkine, le boulevard Chistie Proudy et la place du Manège ont notamment été le théâtre d’attroupements immédiatement dispersés par les forces de l’ordre.

Malgré leur caractère spectaculaire, les événements du week-end laissent planer le doute sur l’avenir du mouvement de contestation. Divisée, l’opposition n’a pas réussi à perpétuer l’esprit qui animait au départ les manifestations. Lâchés par les Moscovites venus en masse dans un premier temps, seul semble se maintenir un noyau de manifestants radicaux, prêt à jouer le coup de poing contre la police. L’argumentation des protestataires a en outre été ébranlée par la réélection de Vladimir Poutine avec plus de 63% des suffrages en mars dernier.

Il semblerait que la partie de cache-cache et les rixes du week-end du 6 mai, loin de signifier un renouvellement dans la tactique des manifestants, marquent l’épilogue de la vague de contestation entamée en 2012. Le mouvement pourrait entrer en hibernation jusqu’à ce que les événements ne lui donnent une seconde vie ; l’actualité des prochains mois et des prochaines années ne devrait pas manquer de prétextes pour raviver sa flamme.

Laisser un commentaire

Classé dans Russie

Fracassantes déclarations

Parfois, les mots ont la puissance des coups. La Russie a été sonnée la semaine dernière par les déclarations fracassantes d’un avocat, Daguir Khassavov, qui a appelé à instaurer la charia à Moscou dans une interview à la chaîne REN-TV. Dans un pays où cohabitent depuis des siècles de nombreuses ethnies et confessions, ce type de déclaration jette un froid. Mais c’est le ton, extrêmement violent, qui a en outre posé problème.

“Nous estimons que nous sommes ici chez nous. Peut-être est-ce vous qui êtes les étrangers. Nous sommes chez nous, et nous allons instaurer les règles qui nous conviennent, que cela vous plaise ou non. Toute tentative pour l’empêcher entraînera une riposte sanglante (…). Nous noierons Moscou dans le sang”, a notamment lancé l’avocat, qui a par la suite jugé bon de quitter la Russie pour l’Europe, afin de se soustraire à des poursuites pour “extrémisme”.

Pour arriver à ses fins, M. Khassavov compte créer une “Union musulmane” qui réunira les musulmans du monde entier, et instituer dans ce cadre un système judiciaire basé sur la charia. Le responsable expliquait dans l’interview que la justice islamique existait d’ores et déjà, la police russe déléguant régulièrement un certain nombre de dossiers aux responsables religieux dans le cas d’affaire ayant trait aux communautés caucasiennes.

Les responsables musulmans de Russie ont unanimement condamné ces propos, et évoqué une “provocation” destinée à discréditer l’islam en Russie, dans le sillage des attaques dont l’église orthodoxe a récemment été victime. Quelques recherches permettent effectivement de constater que M. Khassavov n’est pas vraiment un “extrémiste”, plutôt un provocateur à la personnalité conflictuelle. La diatribe de M. Khassavov a néanmoins fait sauter un tabou, et dénote une banalisation inquiétante des discours.

Une réaction étonnante a émané, contre toute attente, de l’Eglise orthodoxe russe. Le président du Département synodal pour les relations de l’Eglise avec la société, Vsevolod Tchapline,  n’a pas exclu l’hypothèse d’une légalisation des tribunaux islamiques. “Il ne faut pas brider la communauté musulmane dans ses possibilités de vivre selon ses propres règles. C’est précisément cette voie qui je pense est d’actualité aussi bien pour la Russie que pour l’Europe occidentale. Mais il est évident qu’il ne faut pas imposer ces règles à d’autres personnes, en dehors sa communauté”, a-t-il indiqué. Une déclaration peut-être intéressée, à l’heure où l’Eglise orthodoxe souhaite elle-même s’impliquer plus avant dans la vie politique et morale du pays.

Islams de Russie

Les déclarations de M. Khassavov appellent quelques précisions. Y a-t-il un islam de Russie, unique et indivisible? On peut se demander s’il ne faudrait pas plutôt parler d’”islams russes”. Non pas par attachement à la mode de la ‘pluralisation’, mais parce que l’islam des Tatars et des Bachkirs (islam “eurasiatique”) est historiquement intégré à la culture russe, dont il est une composante à part entière. Un deuxième “islam”, celui du Caucase, se superpose parfois à des problématiques claniques et à un contexte conflictuel ancien avec la Russie, notamment sur fond de guérilla larvée à laquelle participent des combattants étrangers. Un troisième type d’islam peut être mentionné: celui des migrants en provenance d’Asie centrale, qui alimentent la main-d’œuvre des villes russes. Il est à noter que ces courants n’ont que peu de choses en commun, doublés qu’ils sont d’importantes différences culturelles et ethniques. Au niveau organisationnel, la structure de l’islam est divisée en organisations qui entretiennent de sérieux conflits, notamment celui opposant la Direction spirituelle des musulmans de Russie et le Conseil des muftis de Russie.

Derrière des divisions évidentes, on note toutefois la porosité croissante de l’islam de Russie devant les courants fondamentalistes venus du Moyen-Orient, dont les régions du Caucase sont le principal relais. Un récent rapport consacré à la situation criminogène en Russie en 2011 réalisé par la Parquet général de Russie indiquait qu’un nombre croissant de jeunes musulmans réalisant des séjours d’étude en Arabie saoudite, en Egypte, en Turquie, en Syrie, en Iran et au Pakistan, deviennent “régulièrement à leur retour des émissaires d’organisations terroristes et extrémistes”. Rien qu’en 2011, environ 100 jeunes originaires du Daguestan ont réalisé des séjours dans des centres religieux à l’étranger. Au cours de la dernière décennie, ce nombre a atteint 1.500 personnes.

L’influence croissante du Moyen-Orient et de ses dynamiques sur l’islam russe commence à soulever, comme le dénotent les déclarations de M. Khassavov, des questionnements nouveaux. Les musulmans de Russie seront-ils tentés par un islam supranational, niant frontières et cultures, dont l’objectif à terme sera la création d’un “émirat”, selon les propres termes de l’avocat tchétchène dans son interview? Il semble toutefois que la polémique liée aux propos de M. Khassavov ne soit pas de nature uniquement religieuse: elle recouvre une problématique ethnique et sociale, inscrite dans le sillage du conflit ancestral opposant Russie et Caucase, et des difficultés qu’ont parfois connues ces populations à coexister.

Il est plus probable que les Russes musulmans luttent pour conserver les acquis d’une religion enracinée historiquement, qui constitue une des facettes d’une “russité” bâtie au fil des siècles. Il s’agirait alors de défendre un “islam européen” et respectueux de la laïcité, selon les mots de l’ancien président tatar Mintimer Chaïmiev. Une tendance assez forte pour constituer un contrepoids efficace aux provocations commes celles de M. Khassavov.

 

3 Commentaires

Classé dans Russie

Bouleversant Scriabine

Impromptu Op.14 no.2 (Vladimir SOFRONITSKY).

1 Commentaire

Classé dans Culture

Une nouvelle capitale pour la Russie?

Sergueï Choïgou, à peine nommé gouverneur de la région de Moscou, émettait début avril une proposition pouvant sembler de prime abord saugrenue, en appelant à conférer le statut de capitale de Russie à la ville de Novossibirsk, située géographiquement en plein centre du pays. “Plusieurs personnes en parlent. Et je pense moi aussi que la capitale doit être transférée plus loin dans le pays, en Sibérie”, a déclaré M.Choïgou, lui-même originaire de la république du Touva, en Sibérie orientale.

Proche du président élu Vladimir Poutine, M. Choïgou était auparavant ministre des Situations d’urgence, chargé de gérer les catastrophes naturelles et humaines. Très populaire, il s’est retrouvé catapulté aux commandes de la région de Moscou alors que la capitale et sa périphérie se trouvent au seuil d’une nouvelle ère. La dernière innovation est la création du “Grand Moscou”, qui prévoit l’incorporation à la capitale de territoires appartenant à la région. Objectif: transférer le siège des institutions et d’autres organismes dans cette zone périphérique, afin notamment de désengorger le centre-ville. Des rumeurs persistantes affirment que l’on pourrait assister, à terme, à une fusion pure et simple de Moscou et de sa grande banlieue, donnant naissance à une gigantesque mégapole. L’idée un brin utopiste de M. Choïgou a le mérite de poser clairement la question: faut-il remodeler la capitale au risque d’y attirer un nombre encore plus important de personnes, ou au contraire miser sur d’autres villes en procédant à une redistribution territoriale des compétences politiques, pour l’instant concentrées à l’ouest de la Russie?

Moscou et sa région: un monstre en pleine mutation qui compte entre 15 et 20 millions d’habitants. Selon le dernier recensement russe réalisé en 2010, Moscou cumule à elle seule 11.514.000 d’habitants, ce qui constitue une hausse de 10,9% entre 2002 et 2010. Un chiffrage qui ne prend pas en compte la région l’entourant, l’imposant “Podmoskovie”, et ses 7 millions d’habitants au bas mot. Outre l’engorgement des transports, qui mine le quotidien des Moscovites, cette hypertrophie pose un problème plus large: alors que la population connaît un recul continu (même s’il ralentit), on note une hausse rapide du “poids” relatif de la partie européenne de la Russie. Désormais, Moscou et Saint-Pétersbourg comptabilisent 11,4% de la population russe, un chiffre qui ne cesse d’augmenter.

Le risque de dépeuplement du centre de la Russie, et notamment de l’immense Sibérie et de l’Extrême-Orient, pourrait finir par poser au cours du XXIe de graves problèmes stratégiques. “Si nous ne réalisons pas un projet à grande échelle et à long terme de développement démographique visant à accroître le potentiel humain en mettant en valeur nos territoires, notre pays risque de devenir un “espace vide” dont le sort sera décidé par d’autres que nous”, avait mis en garde courant février Vladimir Poutine. Le président sortant Dmitri Medvedev s’alarmait lui aussi, constatant qu’”en 20 ans, depuis 1991, la population de l’Extrême-Orient russe a baissé d’un quart, c’est énorme d’autant plus que même auparavant, la population n’y était pas du tout nombreuse”. Le fantasme lié à la perte d’une partie du territoire russe sur fond de recul de la population n’a pas fini de hanter les esprits.

D’autre menaces plus réelles pèsent sur le pays: le ras-le-bol des populations sibériennes, de plus en plus réticentes à jouer le rôle de “vache à pétrole” de la Fédération et hantées par un sentiment d’abandon, menace de constituer à terme un ferment de déstabilisation politique. La concentration croissante de la population à Moscou a fini par creuser un fossé social avec le reste du pays. En témoignent les manifestations de fin 2011-début 2012, principalement l’œuvre de la classe moyenne occidentalisée, tandis que le mouvement connaissait une répercussion bien moindre dans le reste du pays. Développement et organisation des territoires semblent s’imposer comme les deux défis incontournables de l’avenir de la Russie.

Faut-il alors transférer purement et simplement la capitale? La Russie n’est pas novice dans ce genre d’opérations: les bolchéviks n’avaient pas hésité en 1918 à déplacer la capitale de Saint-Pétersbourg, trop enracinée dans son passé tsariste, vers Moscou, afin de consolider les institutions du nouveau pouvoir. Une décision qui s’inscrivait alors dans un contexte révolutionnaire. Répéter l’expérience en temps de paix comporterait un risque indéniable d’affaiblissement des institutions et du pays.

Envisager le transfert pur et simple de la capitale vers d’autres contrées, afin de créer une dynamique centrifuge favorable au repeuplement et au développement d’autres territoires, relève malheureusement de l’utopie. Un scénario plus réaliste consisterait à envisager un éclatement progressif des fonctions étatiques au sein du territoire russe. Des expériences de ce type ont déjà eu lieu en Russie, notamment lors du transfert de la Cour constitutionnelle de Russie vers Saint-Pétersbourg, qui avait fait de la “Venise du nord” la capitale judiciaire du pays. La démarche, inédite dans l’histoire de la jeune Russie, comportait cependant peu de risques, la plupart de l’élite au pouvoir étant originaire de Saint-Pétersbourg.

Reste donc à savoir si derrière les discours proclamant une volonté de développer le territoire russe de façon plus harmonieuse, les dirigeants du pays sont prêts à se lancer dans une politique de déconcentration du pouvoir, qui déplacerait le centre de gravité du pays. Si les risques sont conséquents, la réussite d’un tel projet pourrait ferait de la Russie cette “puissance eurasienne”, dont les dirigeants russes ont toujours rêvé.

2 Commentaires

Classé dans Non classé

Le printemps houleux du Patriarche

L’Eglise orthodoxe de Russie s’est réveillée au lendemain de Pâques avec la gueule de bois. Et pour cause: le Patriarche de Moscou et de Toutes les Russies, Kirill, s’est retrouvé empêtré dans une série de scandales pendant le Grand Carême, qui précède pendant sept semaines la fête de la résurrection du Christ.

Tout a commencé avec une retouche Photoshop malheureuse sur le site officiel de l’Eglise orthodoxe de Russie: on y voyait le Patriarche attablé à son bureau de travail en bois lustré. Sur le reflet, le poignet du Primat laissait deviner une montre d’assez gros calibre. Mais rien au bras de Kirill. L’Internet russe s’est empressé de clouer au pilori ce double péché: céder aux tentations du luxe avant de chercher à en effacer toute trace. Sur les blogs, caricatures et détournements comiques ont fleuri. L’événement a bénéficié d’une couverture étonnamment importante au sein de la presse francophone, qui pointait les liaisons dangereuses du patriarche avec le pouvoir.

Il y a un certain temps déjà que les piques s’accumulent contre l’Eglise orthodoxe de Russie. Pendant l’élection présidentielle, un groupe de militantes baptisé Pussy Riot s’adonnait à une “performance” blasphématoire dans une église. Parodiant les chants orthodoxes, elles demandaient en pleine messe à la Sainte Vierge de débarrasser la Russie de Vladimir Poutine. La vidéo a ensuite été mise en ligne. Accusées de “hooliganisme” (délinquance), les punkettes risquent jusqu’à sept ans de prison ferme. Une peine très lourde, qui a provoqué la montée au créneau des militants progressistes: quid de la compassion? L’ONG Mémorial est même allée jusqu’à dénoncer un “procès politique”.

La classe politique russe est divisée: Mikhaïl Gorbatchev, aussi adulé à l’ouest qu’il est méprisé dans sa patrie, dénonce la “sainte alliance” qui règne en Russie entre le pouvoir et l’Eglise, estimant que cette dernière tend le bâton pour se faire battre. D’autres ont au contraire mis en garde contre ces attaques: aussi étonnant que cela puisse paraître, le chef de fil des communistes Guennadi Ziouganov était de ces derniers. Selon lui, ceux qui attaquent l’Eglise sont avant tout des “ennemis de la Russie”.

Les polémiques dans lesquelles l’orthodoxie russe se voit prise n’émergent pas à un moment quelconque: elles interviennent alors que l’Eglise atteint l’apogée de sa popularité. La veillée pascale, moment le plus fort et le plus impressionnant de la liturgie orthodoxe, a cette année rassemblé le chiffre record de 1.150.000 personnes rien qu’à Moscou. Les files d’attentes interminables de fidèles venus contempler il y a quelques mois la Ceinture de la Vierge, une des reliques les plus saintes de l’orthodoxie, en constituaient un autre signe. Les processions de grande envergure organisées, sur fond de polémiques, en défense de l’Eglise le 22 avril dans toute la Russie ont une nouvelle fois donné à voir le fort attachement populaire pour l’Orthodoxie.

Mais il y a plus. Il suffit de se promener dans les rues de Moscou pendant le Carême pour constater l’omniprésence, dans presque tous les restaurants, de menus estampillés “postnie” (“maigre”), qui respectent les impératifs alimentaires de cette période. Ce détail révèle une chose: l’Orthodoxie est à la mode en Russie. Un nombre important de jeunes vous diront sans rougir qu’ils respectent le Carême, et qu’ils accordent une grande importance à la religion majoritaire de leur pays. Un récent sondage montrait qu’une majorité relative de Russes (32%) souhaitent que les membres de Pussy Riot soient condamnées à des travaux d’intérêts général, et 10% à des peines de prison ferme.

Ce détail peut irriter l’observateur français, habitué à ce que l’Eglise reste à sa place et s’abstienne d’interférer dans des sphères autres que la vie spirituelle. Cette approche a certes une raison d’être: les polémiques dans lesquelles le Patriarche est tombé dénotent sa forte implication dans les affaires de ce monde, ce qui constitue un risque pour n’importe quel responsable spirituel. Une trop grande promiscuité avec la politique peut en outre finir par nuire à la spiritualité.

Mais les attaques menées en France notamment au nom de la laïcité contre le catholicisme cachent mal une volonté névrotique d’affaiblir les valeurs des peuples européens, en les privant de ce repère (culturel, social, personnel, moral) crucial qu’est une religion dominante. Houspillé par les tenants du relativisme culturel, le catholicisme, dont l’influence était déjà très amenuisée, s’est régulièrement vu assimiler ces dernières années aux affaires de pédophilie. Dans les réactions observées face au christianisme, le deux poids deux mesures est parfois flagrant: le département d’Etat américain oserait-il formuler à l’encontre de l’islam, dans les pays où il est majoritaire, les reproches qu’il fait régulièrement à l’orthodoxie, en critiquant sa trop grande implication dans la vie sociale et politique?

Après 70 ans d’hibernation sous le communisme, l’Orthodoxie a rapidement reconquis une importante influence spirituelle au sein d’une population déboussolée. Dans un monde en mutation rapide, alors que le Moyen-Orient se recompose sans le moindre complexe autour des valeurs islamiques, et que l’Occident se débat dans une crise économique et morale notamment liée à la disparition du christianisme, la Russie est en droit de rester attachée sa religion majoritaire.

Rétablie du choc des années 1990 mais encore fragile, la Russie a un grand besoin de repères pour réussir son émergence. Un christianisme à la fois sûr de lui et éclairé est tout à fait en mesure de les lui donner.

 

Laisser un commentaire

Classé dans Non classé

La bataille d’Asktrakhan

Depuis la mi-mars, la ville d’Astrakhan, sur la Volga, est le théâtre d’un bras de fer entre pouvoir et opposition, cette dernière affirmant s’être fait voler sa victoire aux élections municipales.

La tension monte à Astrakhan. Cette ville d’environ 500.000 habitants, située à l’embouchure de la Volga, est parcourue par un vent de révolte depuis les élections municipales du 4 mars dernier, officiellement remportées par Mikhaïl Stoliarov, représentant du parti au pouvoir Russie unie, avec 60% des voix. Oleg Cheïne, son rival de Russie juste, un des trois partis d’opposition représentés au parlement national (Douma), affirme que l’élection a été émaillée de fraudes et exige la tenue d’un nouveau scrutin.

La défaite de M. Cheïne est-elle imputable aux fraudes? C’est peu probable, tant l’écart avec M. Stoliarov (30% des voix contre 60%) est éloquent. Pour étayer leurs revendications, les observateurs proches de M. Cheïne affirment avoir détecté des fraudes massives dans environ 200 bureaux de votes où les bulletins étaient décomptés manuellement, et que Cheïne est arrivé en tête dans huit des dix bureaux de vote équipés de système de dépouillement automatique. Ceci devrait dans tous les cas, à leur sens, entraîner l’annulation pure et simple du scrutin.

M. Cheïne a entamé le 16 mars une grève de la faim en compagnie d’une vingtaine de ses partisans. Une démarche radicale, qui a conféré à la situation à Astrakhan une importante résonnance sociale et médiatique. “J’ai perdu dix kilos, et je ressens une fatigue généralisée. Mais personne n’a l’intention d’abandonner”, écrivait-il récemment sur son blog.

L’opposant du Front de gauche Sergueï Oudaltsov, connu pour ses démêlés avec la police lors de manifestations non autorisées, s’est joint à la grève de la faim par solidarité. Les figures de proue du mouvement lancé par l’opposition suite aux élections législatives de décembre 2011, notamment le blogueur Alexeï Navalny, ont convergé sur Astrakhan pour attirer l’attention sur le conflit qui secoue la ville. La “Paris Hilton russe”, Ksenia Sobtchak, s’est elle aussi fendue d’un déplacement. La mobilisation reste pourtant modeste sur le terrain: environ 200 militants (selon la police) étaient rassemblés mercredi 11 avril sur la place centrale de la ville, meeting qui s’est soldé par plusieurs interpellations.

Second souffle
Ces événements constituent le premier bras de fer sérieux mettant aux prises pouvoir et opposition depuis le cycle électoral (législatives et présidentielle) de fin 2011-début 2012. S’il se situe dans la continuité de la vague de contestation qu’a connue la Russie ces derniers mois, le mouvement en cours à Astrakhan y apporte pourtant quelques touches nouvelles.

Les scrutins au niveau national de fin 2011-début 2012, émaillés de fraudes, avaient donné lieu à un mouvement de contestation, au départ spontané, visant à exiger la tenue d’élections honnêtes. Les fraudes électorales, prétexte au mécontentement plus qu’elles n’en étaient la cause, avaient constitué pour la classe moyenne aisée et urbaine une occasion d’exprimer ses frustrations légitimes face à la corruption dans le pays et à un système politique verrouillé. Rapidement, une cohorte hétéroclite de politiciens issus des années 1990 et de leaders de nouvelle génération ont tenté de récupérer les mots d’ordre du mouvement pour chercher à prendre le pouvoir et à discréditer le système politique russe actuel. Suite à l’élection présidentielle remportée par Vladimir Poutine en mars, la contestation avait toutefois connu un essoufflement notable.

Le conflit d’Astrakhan témoigne d’une modification dans la stratégie des opposants. Les sautes d’humeur populaires de fin 2011, principalement concentrées dans la capitale russe sur fond d’élections nationales, pourraient s’étendre aux régions à l’occasion de scrutins ponctuels au niveau local. Ce changement de cap témoigne d’une volonté de pérenniser la lutte sur le long terme, et à enraciner les mots d’ordre de l’opposition dans la province russe, jusqu’à présent peu ou prou insensible à cette rhétorique.

Deuxième aspect notable: une scission s’esquisse au sein de l’opposition représentée au parlement, qui se caractérisait jusqu’à présent par sa relative loyauté vis-à-vis de Russie unie et son attachement au système politique russe. Le fait qu’Oleg Cheïne appartienne au parti Russie juste témoigne de la fin du consensus au sein de la Douma. Les députés du parti Russie juste ont d’ailleurs interpellé le premier ministre Vladimir Poutine sur la crise d’Astrakhan alors que ce dernier intervenait récemment à la Douma, avant de quitter ostensiblement l’hémicycle. Cette action des députés de Russie juste a constitué  le coup de force le plus spectaculaire de l’”opposition loyale” (parlementaire) depuis 2009, quand les trois partis d’opposition avaient boycotté la Douma afin de protester contre des fraudes. Mis au pied du mur, M. Poutine s’est alors étonné que M. Cheïne se soit empressé d’entamer une grève de la faim avant même de contester en justice les résultats de l’élection. Un détail qui a également supris de nombreux commentateurs.

Radicalisation des actions; dynamique de solidarité entre les mouvements dits “hors-système” et une partie de l’opposition parlementaire; dispersion géographique de la protestation: cette nouvelle donne indique que la contestation cherche un nouveau souffle. Avec l’espoir, encore timide, de s’installer dans la durée.

Laisser un commentaire

Classé dans Russie