Un attentat dans une église en Ukraine ravive les divisions d’une orthodoxie rongée par le schisme, et ternit la visite dans ce pays du Patriarche russe Cyrille.
Dans le sud-est de l’Ukraine, l’intérieur de l’église Sviato-Pokrovskaïa a été soufflé le 28 juillet par la déflagration d’un engin explosif. L’attentat a fait neuf blessés dont sœur Lioudmila, 80 ans, qui est décédée à l’hôpital.
L’église relevait du patriarcat de Moscou, dont l’autorité est contestée par le patriarcat de Kiev, ce dernier étant issu du schisme survenu au sein de l’orthodoxie ukrainienne dans la foulée de l’indépendance du pays en 1991 (il existe en outre en Ukraine une église de rite orthodoxe soumise à Rome, ndlr).
Le parquet de la région exclut tout lien entre l’explosion et la très médiatique visite en Ukraine du primat de l’église russe Cyrille, qui s’est achevée le 29 juillet. Pourtant, tous les regards se tournaient jeudi vers le patriarcat de Kiev, qui s’est empressé d’attribuer cet attentat d’un type nouveau aux « satanistes ».
Un climat électrique régnait avant même la visite de Cyrille: la veille de son arrivée, le patriarcat de Kiev avait annoncé sur son site Internet l’incendie d’une de ses églises. Information aussitôt reprise par le représentant du mouvement nationaliste « Pour l’Ukraine » Iaroslav Kendzer, qui accusait les « forces russes anti-ukrainiennes ». L’incendie avait par la suite été démenti.
Le jour choisi par les organisateurs de l’attentat possède une forte résonance. La Russie célébrait officiellement le 28 juillet, et ce pour la première fois depuis la chute de l’Union soviétique, l’anniversaire de sa conversion au christianisme. Mais c’est très symboliquement dans la capitale ukrainienne que Cyrille avait présidé une liturgie. La capitale de l’Ukraine actuelle fut aussi celle de la Rus de Kiev, berceau commun des deux pays. Son monarque, Vladimir, avait fait du christianisme la religion officielle en 988.
Sur fond de rapprochement tous azimuts entre le Kremlin et le président pro-russe Viktor Ianoukovitch, ce geste du chef de l’orthodoxie russe a été très mal perçu par les nationalistes ukrainiens, qui y voyaient une atteinte à l’indépendance du pays.
Le triste événement noircit la fin d’une visite mi-religieuse, mi-politique du « Patriarche de Moscou et de toutes les Russies », qui cherchait à rétablir son influence en surfant sur les retrouvailles des deux pays, après des années de tensions avec le précédent président. Porté au pouvoir au terme de la révolution orange (pro-occidentale), Viktor Iouchtchenko soutenait ouvertement le chef de file des « schismatiques » ukrainiens, Philarète, et avait à plusieurs reprises appelé les deux patriarcats d’Ukraine à s’unir au sein d’une église indépendante de Moscou.
Au cours de cette troisième visite dans le pays, le chef de l’église russe s’est recueilli sur les reliques de la laure des grottes de Kiev, un des lieux les plus saints de l’orthodoxie. Mais le séjour a revêtu une forte connotation politique: le primat avait rencontré le président Ianoukovitch en Crimée, région majoritairement russophone symbole des divisions avec l’ouest parlant ukrainien. Il s’était également entretenu avec le président de la Rada Vladimir Litvine, qui s’était dit favorable à ce que Cyrille bénisse le bâtiment du parlement.
Loin d’avoir recollé les morceaux et surmonté le schisme, la visite pourrait donc avoir exacerbé les divisions. "Cela ne ramènera pas dans le giron de l’église canonique les ouailles et les représentants du patriarcat de Kiev, même si l’intérêt pour Cyrille a augmenté", a indiqué le politologue ukrainien Vitali Koulik.
Si la laïcité est inscrite dans la constitution russe de 1993, les relations entre le pouvoir et l’église se sont constamment renforcées, le premier ministre Vladimir Poutine et le président Dmitri Medvedev participant régulièrement aux offices. Cette confusion entre Eglise et Etat est ressentie douloureusement par les défenseurs des droits de l’homme ainsi que dans les républiques musulmanes, qui se sentent exclues par cette tendance.