La Russie ouvre un nouveau chapitre dans la course pour la souveraineté de cette région riche en hydrocarbures.
Le navire de recherche russe Académicien Fedorov a levé l’ancre le 28 juillet d’Arkhangelsk, dans le nord du pays, et s’est mis en route pour une expédition de 70 à 90 jours dans l’océan glacial Arctique afin de prouver l’appartenance de cette région à la Russie.
"L’Académicien Fedorov prendra le large le 28 juillet (…).L’expédition suivra la frontière extérieure du plateau continental arctique. On présentera ensuite une requête aux Nations unies afin de fixer officiellement les limites du plateau continental" de l’Arctique, a déclaré à l’agence russe RIA Novosti le chef de l’expédition Vladimir Sokolov.
Cinq pays riverains, la Russie, les Etats-Unis (grâce à l’Alaska), le Canada, la Norvège et le Danemark (grâce au Groenland), jouent des coudes depuis plus de dix ans pour prouver l’inclusion géographique de l’Arctique dans leur plateau continental, ce qui leur permettrait juridiquement d’exploiter les hydrocarbures présents dans le sous-sol de ces régions.
En principe, l’océan Arctique n’appartient à aucun des cinq pays côtiers, leur plateau continental s’étendant jusqu’à 200 milles nautiques au-delà de leur littoral selon la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (UNCLOS), non ratifiée par les Etats-Unis. Toutefois, les pays intéressés peuvent augmenter cette distance en démontrant, profils géologiques à l’appui, que le plateau est le prolongement naturel de leur territoire.
C’est que le pactole est des plus alléchants: avec 1,2 million de m2 de fonds marins, la région contiendrait le quart des réserves mondiales de pétrole et de gaz. En outre, la fonte des glaces facilite l’accès aux gisements et permet l’ouverture de nouvelle voies maritimes, qui réduisent de près de 8.600 km la distance Tokyo-Hambourg.
La stratégie russe consiste à prouver que la dorsale de Lomonossov, découverte lors d’une expédition soviétique en 1948, et celle de Mendeleïev, s’inscrivent dans la continuité du territoire russe. Le Danemark soutient pour sa part que la dorsale de Lomonossov est en fait une extension du Groenland. La même idée est défendue par le Canada.
Moscou s’efforce de prendre de vitesse ses adversaires, les forçant à s’engager dans une course aux conséquences hasardeuses. Dès 2000, Moscou demandait à l’ONU d’inscrire un vaste territoire couvrant une partie de l’Arctique et le pôle Nord dans son plateau continental; l’ONU a botté en touche, exigeant des études complémentaires. En 2007, une expédition russe, conduite par l’explorateur, député et représentant spécial de Vladimir Poutine Artour Tchilingarov, avait planté un drapeau russe par 4.000 mètres de fond sur l’emplacement du Pôle Nord. «L’Arctique est à nous!» martelait M. Tchilingarov peu avant le départ de l’expédition.
Un conflit glacé?
Le premier ministre Poutine en personne rappelait en 2010 lors d’un déplacement dans cette région son importance stratégique: "Des bases navales russes sont déployées dans l’Arctique, qui est traversé par les itinéraires de notre aviation à long rayon d’action. N’oublions pas les intérêts économiques, dont la production de minéraux utiles", déclarait-il. C’est qu’une problématique militaire se superpose à l’attrait économique, trois des cinq Etats côtiers étant membres de l’Otan, Russie et Suède exceptées.
Tout en appelant à maintenir l’Arctique à l’écart des "blocs militaires", Moscou a militarisé sa zone et montré une grande l’hostilité face à une éventuelle implication de l’Alliance dans les problèmes de la région, qui pourrait devenir le théâtre d’un nouveau tête-à-tête entre la Russie et l’occident.
Ajoutée à cette tension géopolitique, la crispation russe rend difficile l’obtention d’un consensus sur ce dossier. En provoquant une "course" vers la région, Moscou discrédite les appels des scientifiques visant à créer une zone sous contrôle international, ainsi que le rôle du Conseil de l’Arctique (créée en 1996 et formé par les cinq riverains, + Finlande, Islande et Suède), qui coordonne la coopération pour la protection de l’environnement et le développement durable. La perspective du forage dans la région fait frémir les défenseurs de l’environnement, qui plus est à la lumière de la récente marée noire déclenchée par la plateforme Deepwater horizon.
Finalement, une question s’impose: la Russie gagnerait-elle réellement au niveau économique à faire cavalier seule dans l’exploitation des ressources arctiques? On peut douter des bienfaits d’une éventuelle "victoire" russe. Une telle perspective aurait pour conséquence d’enraciner pour longtemps et profondément l’"humiliante dépendance" de l’économie russe vis-à-vis des matières premières, récemment constatée par le président Dmitri Medvedev.