Archives Mensuelles: août 2011

De troubles relations

Il devient de plus en plus difficile d’offrir à boire à quelqu’un en Russie. Proposant récemment un verre de kvas (boisson très légèrement fermentée à base de pain noir) à des ouvriers qui travaillaient dans mon immeuble par une chaude journée d’été, l’un d’eux m’opposa un niet résolu. "Je suis au volant. Le kéfir (lait fermenté) impossible aussi, désormais c’est la tolérance zéro, si on vous pince ne serait-ce qu’avec un quart de degré d’alcool dans le sang, c’est le retrait de permis assuré".

La réponse de mon interlocuteur dénotait une certaine confusion, liée aux fréquentes modifications de la législation. Concernant l’alcool au volant, la loi a été amendée à plusieurs reprises en quelques années: les autorités sont passées de la tolérance zéro à l’acceptation d’un faible niveau d’alcoolémie, sur le modèle européen. Finalement, la rigueur l’a emporté en mars 2010, le président Medvedev ayant signé une loi interdisant à nouveau toute présence d’alcool dans le sang des conducteurs.

0,3 ml dans le sang était auparavant toléré, permettant aux conducteurs une petite bouteille de bière une heure avant de prendre le volant. La raison de ce revirement? "En autorisant 0,3 ml, nous avons joué les pays civilisés. Mais nous n’avons pas pris en compte le fait qu’en Russie, le niveau de moralité et de responsabilité des conducteurs et des policiers de la route n’est pas au niveau occidental. Les chauffards en état d’ivresse ont tué tant de personnes que l’expérience d’une tolérance minimale ne s’est pas justifiée", résumait Nikolaï Levitchev, député du parti Russie juste. Ce qui provoque la psychose des conducteurs, c’est désormais la peur qu’une dose négligeable d’alcool (liée à des médicaments ou à un verre de kvas) ne soit utilisée par un policier peu scrupuleux pour extorquer un bakchich…

De nouvelles mesures ont récemment relancé le débat sur l’alcool, et embrouillé un peu plus les esprits: le président Dmitri Medvedev a signé une loi assimilant la bière à une boisson alcoolisée, alors qu’elle était auparavant considérée comme un simple aliment. La vente de bière est désormais interdite dans les kiosks ainsi qu’aux mineurs, une décision qui a déclenché des boutades en chaîne sur Runet: "la bière, c’est de l’alcool, c’est officiel!", "Dima change la bière en alcool" ironisaient des internautes.

La loi va plus loin: est assimilé à de l’alcool tout breuvage contenant plus de 0,5% d’alcool. Signe que le sujet est complexe, des rumeurs s’étaient mises à circuler en Russie: le kvas et le kéfir allaient être considérés comme des boissons alcoolisées! Cette affirmation a été reprise par de nombreux journaux, avant que le démenti ne tombe. Certes, les députés ont décidé de considérer comme de l’alcool tout breuvage excédant 0,5% d’alcool, mais les deux boissons cultes des Russes seront exemptées pour des raisons assez évidentes, a déclaré l’organe de régulation des boissons alcoolisées. Pourtant, le flou continue de régner dans les esprits.

Affaire d’Etat

"Si on interdit l’alcool, la natalité baisse, si on l’autorise, la mortalité augmente. Est-ce que notre peuple fait quelque chose sans alcool?", s’interrogeait récemment dans une parodie télévisée Pierre le Grand, affairé à résoudre les problèmes du pays. Blague à part, l’alcool a toujours été en Russie une affaire d’Etat, tantôt l’utilisant pour obtenir des recettes supplémentaires, tantôt l’interdisant pour éviter les débordements liés à l’ivrognerie.

La boisson chez les anciens Slaves ne revêtait pas uniquement une dimension rituelle: c’est dans les korchma (tavernes) que l’on prenait les décisions politiques et que l’on rendait public les oukases du pouvoir. On y rendait même justice. Il en fut ainsi jusqu’à Ivan le terrible, qui décida de mettre de l’ordre. Ennemi de l’ivrognerie, il ne tolérait les festivités alcoolisées qu’à certaines dates. Mais après la prise de Kazan, il comprend que cette faiblesse de la Russie peut aussi être une force: il fonde des établissements publics baptisés kabaks, qui ont l’exclusivité de la vente d’alcool. Permettant en outre un certain contrôle, ils se sont répandus dans toute la Russie, fournissant une source solide de revenus pour l’Etat. Les punitions prévues pour les taverniers qui ne remplissaient pas la norme fixée ont poussé ces derniers à inciter les clients à boire, notamment en accordant des crédits.

Pendant les "temps des troubles", sous la direction de Boris Godounov, l’argent provenant des kabaks était presque l’unique source de revenus de l’Etat. Le sort était scellé: Etat et alcool étaient désormais interdépendants. Au XVIIe siècle, ayant besoin d’argent pour guerroyer, Pierre le Grand va plus loin en faisant de la gestion des kabaks une charge payante, Catherine I accordant plus tard le statut de privilège à la production d’alcool.

Un épisode symptomatique des relations entre pouvoir et alcool eut lieu bien plus tard: peu après son arrivée au pouvoir, Gorbatchev décide d’introduire la "loi sèche" (prohibition). Ses conséquences furent nulles en matière de santé publique, mais désastreuses au niveau économique: toutes les vignes de la région de la Mer noire, cultivées depuis l’époque gréco-romaine, furent arrachées. Des vignerons se suicidèrent, et un secteur économique tout entier fut ruiné.

Indissociable de la naissance et de la centralisation de l’Etat russe, l’alcool est une composante à part de la destinée du pays. Historiquement divisé entre une tolérance zéro et un certain laxisme, l’Etat peine pourtant à adopter une attitude équilibrée face à ce fléau. Le casse-tête requiert une réponse urgente et une politique plus énergique, l’alcool étant responsable de 500.000 morts par an dans le pays.

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La Russie en quête d’elle-même

"Immense", "insaisissable", la Russie est un terrain glissant pour la pensée, truffé de malentendus. La personne qui décide de décrire ce pays comprendra, réactions de lecteurs à l’appui, être arrivée sur un champ de mines idéologique. Pour les uns mastodonte en déclin, pour d’autres puissances de demain, il est bien difficile d’appréhender ce pays sans partis-pris, en tentant de garder un regard personnel et équilibré.

Quelles en sont les raisons? L’immensité objective du territoire russe, tout d’abord, désarçonne l’observateur occidental. Habitué aux Etats-nations, ces pays fondés sur la prééminence d’un peuple ou plus largement de traits culturels communs, l’Européen ne pourra trouver en Russie, avec son labyrinthe de peuples, religions et nations, un fil conducteur unique. Entre Asie, Europe et monde musulman, la Russie et ses dix fuseaux horaires, rendent impossible toute lecture réductrice. La Fédération de Russie semble s’être donnée pour but de fédérer l’infédérable. Est-ce dans cette utopie que réside l’essence de ce jeune pays?

Le périple sur la grande ligne transsibérienne est à ce titre instructif. Le voyageur est contraint de s’extraire de la distance, du temps (les journées perdent jusqu’à une heure en raison du franchissement des fuseaux horaires) et de revenir à une approche profondément humble, en se résignant à la contemplation. Odyssée reliant l’Europe de Moscou à l’"Europe" de Vladivostok en passant par différentes facettes de l’Asie, le voyage en Transsibérien culminera avec une méditation sur les rives du lac Baïkal, lieu hors de tout repère humain. "La Russie ne confine qu’avec Dieu", écrivait Rilke: c’est particulièrement flagrant sur les rives de ce lac grand comme les trois quarts de la Suisse.

C’est pourtant le cliché voulant que la Russie soit "insaisissable" qui en fait un terrain aussi fertile pour les préjugés. Tout comme on a divisé en constellations la voûte stellaire, il est tout à fait naturel de rechercher des repères, et d’appliquer une grille de lecture à ce pays. Une de ces grilles de lecture débouche immanquablement sur l’idée que la Russie, pays historiquement situé à la périphérie de l’Europe, n’accepterait les valeurs européennes que de façon superficielle. Un soupçon pèse sur les Russes: celui de n’être au fond pas civilisés.

Pour les partisans de cette thèse, la Russie est jugée à l’aune de ce qui est considéré comme l’horizon commun du monde occidental: un moule fondé sur une certaine lecture des droits de l’homme et des libertés, et sur le dogme de la mondialisation. Régulièrement, la Russie s’affranchit de façon éhontée de ces conditions sine qua non d’appartenance à la "communauté moderne", choquant les commentateurs. "Gay parade" dispersée, élections contestées, vétos commerciaux constituant autant de pieds-de-nez à la mondialisation économique, sont quelques uns des phénomènes qui ne manquent pas de générer l’indignation en occident.

L’adhésion de cette immense masse humaine et territoriale qu’est la Russie à la communauté globale ne va pourtant pas de soi. Elle s’accompagne de retours en arrière et d’accrocs constants qui ont le don d’irriter les commentateurs. Le plus dur à accepter, c’est finalement que la Russie soit en quête d’une voie d’existence propre et "non importable". Une voie qui ne saurait être la copie conforme du chemin suivi par l’Occident. "Nous avons mis cent ans, de la prise de la Bastille en 1789 jusqu’à la fin du XIXe siècle, pour enraciner solidement la démocratie dans notre pays. C’était la démocratie selon le modèle français, qui est très différente de la démocratie américaine. Le choix d’une voie différente d’évolution ou de gestion de l’Etat, celle qui vous est propre, n’équivaut nullement à l’abandon des principes démocratiques", écrivait Maurice Druon. Comme tout autre pays, la Russie est en droit de rechercher ce qu’elle considère comme la voie de développement et le système politique les plus adaptés à sa configuration atypique à tous égards.

Comment d’ailleurs affirmer que la Russie serait un pays politiquement passif ou amorphe: le peuple russe et ses dirigeants mènent depuis plusieurs années un intense dialogue, phénomène nouveau pour ce pays, visant à délimiter les droits et devoirs des uns et des autres. Cette émergence de la société civile alimentée par les nouvelles technologies constitue un processus fertile, qui affine sans cesse les limites de cet espace qu’est la liberté.

J’ai longuement réfléchi à ces questions suite à une conversation avec des amis biélorusses, qui me racontaient les écoutes téléphoniques, les policiers en civil omniprésents, l’absence de perspectives, et l’horizon plombé d’une jeunesse qui ne rêve que de fuir. Loin des discours la dépeignant comme une "dictature déguisée", toute personne ayant pratiqué la Russie pendant quelques années ne pourra que constater le chemin irréversible parcouru en démocratie. Une démocratie en quête d’elle-même, qui réside plus dans un cheminement, dans une recherche parfois hésitante, que dans un horizon universel.

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