Archives Mensuelles: septembre 2011

Faut-il quitter la Russie?

Profitant d’un instant de désœuvrement au cours de mes vacances en France, j’ai ouvert mon compte vktontake.ru (un équivalent russe de Facebook). Je fus étonné de voir qu’un bon nombre de mes contacts partageaient ce jour-là un article publié dans le journal Gazeta.ru intitulé: "Neuf raisons pour lesquelles je quitte la Russie", qui générait des débats interminables.

Une jeune femme y énumérait les tares de la Russie actuelle, déplorant tour à tour le manque d’argent, l’insécurité, la corruption, avant de détailler ses problèmes de caries, qu’elle imputait bien entendu à la Russie et ses dirigeants. La résonnance d’un tel article auprès de mes connaissances n’est pas étonnante: elle remue une fibre douloureuse dans le cœur de tous les Russes.

Quand je suis arrivé en Russie, j’ai participé à un débat organisé par la faculté de journalisme de Moscou. Il s’agissait d’un talk-show sous le thème: "Je ne veux pas vivre en Russie". A mes côtés, il y avait Vassili, un jeune journaliste bien décidé à émigrer aux Etats-Unis (ce qu’il a depuis mis en pratique), et Daniil, étudiant en physique qui considérait qu’il ne pourrait jamais quitter son pays. Le thème (pas une question, mais une affirmation négative) illustrait bien le présupposé des organisateurs: on ne peut que vouloir partir de Russie, les personnes en désaccord étant priées de bien vouloir prouver ce qu’elles avancent. Le cri du cœur d’une génération convaincue que leur pays n’est pas "cool", qu’ailleurs serait forcément mieux.

Il est d’ailleurs normal que les jeunes fassent leur expérience à l’étranger et décident éventuellement d’y rester pour une longue période, afin de constater ce qui est bien "chez nous" et mieux "chez eux". L’image de la Russie a de quoi blesser l’orgueil de ses habitants. Les catastrophes en série démontrent que l’infrastructure y est défaillante: les citoyens, notamment beaucoup de jeunes, y meurent par avions, par bateaux, par discothèques entiers, ce qui forcément peut dissuader d’y prendre racine. La corruption y est importante, et mine la confiance de la population envers ses dirigeants. La protection offerte par l’Etat aux citoyens n’est certes pas au niveau de l’Europe occidentale.

Durant le XXe siècle (révolution de 1917 et années 1990), une des seules réactions possibles face aux bouleversements historiques a été l’émigration, le départ pur et simple. Un départ qui avait un but clair: sauver sa vie du choc de systèmes antagonistes qui a eu, dans les deux cas, un bilan humain extrêmement lourd. Ce "réflexe" de départ est toujours enraciné dans l’esprit des Russes, et nombreux sont les citoyens de ce pays qui continuent de garder un œil sur l’occident. Au cas où… J’ai notamment constaté que les plus riches habitants de la capitale russe avaient souvent pour premier reflexe d’envoyer femmes et enfants à l’étranger, un peu comme si la Russie était un bateau en perpétuel naufrage. Un chalet en Suisse, un appartement à Londres: tels sont souvent les attributs de ces nouveaux-riches qui ne considèrent leur pays historique que comme une terre provisoire, où l’on fait de l’argent avant d’aller vivre ailleurs.

Pourtant, le moteur de l’exil a changé. Pour avoir visité la Russie d’ouest en est, je crois pouvoir affirmer que son territoire est parsemé de grandes villes qui n’ont rien à envier à leurs consœurs occidentales. Je me rappelle à cet égard l’étonnement d’un écrivain français, Dominique Fernandez, qui découvrait à Irkoutsk (non loin du lac Baïkal) un supermarché moderne et parfaitement achalandé. Il est désormais possible de vivre décemment en Russie, pour qui en a la volonté: le pays offre des conditions de vie décentes et des opportunités dans la plupart des régions du pays (même s’il est vrai que la vie dans les campagnes reste dure).

Non, la raison est à chercher ailleurs. Cette raison était par ailleurs bien résumée par le titre de mon talk-show: "je ne veux pas vivre en Russie", sorte de protestation (très adolescente) contre la Russie actuelle et son évolution. La raison, il me semble, c’est un discours de discréditation permanente de la Russie très enraciné au sein de la population et qui s’exacerbe ces derniers temps. Celle-ci y est représentée comme un pays a priori repoussant, d’où il faudrait fuir pour protester contre le système politique, la corruption, ou encore le mal de dents. Un discours notamment (mais pas uniquement) relayé par les médias (parfois de façon malhonnête, voir à ce sujet l’excellent article d’Alexandre Latsa), dépeignant la Russie comme un pays décadent et mourant.

La relation entre les Russes et leur pays est toujours complexe, illogique, énervante. Lors de conversations avec les Russes, il m’est arrivé mille fois  qu’on me demande: "mais qu’est-ce que tu fais en Russie???", sur un ton sarcastique. Figés dans une admiration très naïve et simpliste de l’ouest, beaucoup de Russes cultivent un puissant complexe d’infériorité vis-à-vis de l’Europe (le Russe parlant d’"Europe" n’y inclura d’ailleurs jamais la Russie). En résulte un mélange de désamour pour leur patrie et d’idéalisation de l’ailleurs, un complexe qui pourrait souvent se résumer de la sorte: "ici c’est toujours pire que là bas, de toute façon on ne peut rien y faire, alors mieux vaut foutre le camp".

Dans les années 1990, tout semblait fichu. Des gens allaient au travail en sachant pertinemment qu’ils ne seraient pas payés à la fin du mois. Il y avait, envers et contre tout, la foi que tout irait mieux. Ce sont ces gens qui ont tenu à bout de bras une Russie exsangue. Vingt ans plus tard, le pays va mieux, mais le malaise s’est en partie déplacé dans le cœur des Russes, notamment des jeunes. Le problème de la Russie actuelle est là: si le potentiel immense de ce pays n’est pas réalisé, ce n’est pas uniquement dans la corruption, l’alcoolisme, ou la dénatalité qu’il faudra en chercher les causes. Il faudra surtout rechercher dans ses habitants, qui cessent de croire en eux-mêmes et en leur pays.

РУССКАЯ ВЕРСИЯ

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Rachmaninoff – Trois chansons russes

 

 

 

 

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Un café sans lait

Je fréquente peu la "cantine provisoire" de RIA Novosti, mise en place en attendant l’hypothétique ouverture d’une cantine permanente (la précédente ayant fermé pour des raisons obscures). Les employés de l’agence se divisent en deux camps: ceux qui ont la foi en l’avènement prochain de cet établissement, d’autres (dont je suis) pensant que la structure temporaire est vouée à devenir définitive (le débat entre ces deux camps pouvant devenir parfois houleux).

Récemment pris d’un creux vers 11h du matin, je passai donc à la cantine provisoire. J’y rencontrai un collègue américain qui semblait littéralement brûler de l’envie de savourer un bon café au lait. "Pas de lait", répondit sèchement l’employé. "Booon", réfléchit un instant le client éconduit. "Alors ce sera un café au lait sans lait", lâcha-t-il avec philosophie. S’ensuivit une courte conversation sur les problèmes rencontrés dans de nombreuses institutions russes (restaurants principalement) qui enfreignent une règle élémentaire du commerce moderne: "sois en mesure de fournir au client ce que tu proposes sur ton menu".

Les problèmes d’intendance des magasins russes sont fréquents. On se résigne d’ailleurs assez vite, mais l’énervement peut vous saisir au moment où, commandant un alléchant menu au restaurant, on vous rétorque: "Nous n’avons pas la truite, ni de steak, ni de soupe, ni de crêpes au chocolat". Simples problèmes d’intendance? Inadaptation plus profonde à l’idéal d’une organisation huilée, au sein de laquelle la chaîne des distributeurs se déroulerait harmonieusement, du producteur au consommateur, en passant par la ronde des intermédiaires? Qu’est-ce qui cloche en Russie? Bien malin qui saura nous l’expliquer…

Autre problème sans cesse rencontré dans les kiosks: l’absence de monnaie. "Net sdachi", vous assène la vendeuse sans ménagement, parfois avec une touche de sadisme (il faut dire à sa décharge que la dame trime dur, et touche pour son labeur un salaire tout à fait modeste). La situation n’en est pas moins absurde: j’ai de l’argent, vous avez le produit, mais vous êtes dans l’incapacité de me le vendre pour une raison tout à fait annexe: l’absence de monnaie, qu’aurait dû vous fournir votre responsable, votre "manager" comme les Russes nomment toutes les professions d’un niveau de responsabilité supérieur au simple vendeur. Comment nommer un tel problème? Faudrait-il alors poser en vitrine un écriteau stipulant: "défaut de paiement technique dû à un manque de liquidités"? Je tiens à préciser que cette situation se produit non pas avec des billets de 5000 roubles (environ 125 euros), mais avec des billets de 500 roubles (12,5 euros).

Face aux situations parfois ubuesques qui peuvent surgir en Russie, dans des domaines qui ne posent plus problème en Occident depuis belle lurette, une posture consiste à pester à chaque écueil, à contester, à menacer. A pousser une gueulante, quoi. Ce fut notamment ma réaction face à un fonctionnaire russe, qui m’obligeait à refaire un document couteux en raison d’une faute de frappe, commise par un de ses collègues un an avant (contestation qui fut sans le moindre effet, bien entendu). En tant que Français, je suis pourtant rompu aux bévues administratives, et ne suis pas né de la dernière pluie. Je ne peux toutefois que constater toutefois la distance, un brin désespérante, qui sépare la Russie actuelle de l’idéal organisationnel qu’elle cherche à atteindre à grand renfort de modernisation et d’innovation.

Personnellement, je pense que tous les obstacles rencontrés dans le maelstrom russe ont eu une conséquence louable: ils m’ont appris la patience. Enfant des sociétés occidentales "efficaces", j’avais fini par croire que notre système économique bien huilé avait détrôné la logique de l’univers, marquée son éternelle oscillation entre vagues de chaos et plages de stabilité. Cette certitude a des conséquences plus graves qu’il n’y paraît: elle nous rend impatients, exigeants, et en fin de compte rigides. La crise mondiale qui monte pourrait d’ailleurs apporter de profondes corrections à cette vision du monde.

Un ami me racontait récemment son séjour dans l’ashram (monastère) d’une sage du sud de l’Inde. Le domaine fourmille de pèlerins et simples visiteurs, qui se massent notamment aux ascenseurs des immeubles. Des ascenseurs modernes, qui n’avaient qu’un grave défaut: la touche de fermeture des portes ne fonctionnait pas, générant des fils d’attentes interminables. Mon ami pesta en son for intérieur pendant un certain temps avant d’apprendre que la touche de fermeture des portes avait été enlevée à dessein, sur ordre du gourou, pour apprendre la patience aux visiteurs.

A moi qui avais fini par croire que le progrès technique avait définitivement supplanté l’ordre de l’univers, la Russie m’a rappelé qu’il fallait accepter le monde, savoir l’observer sans forcément chercher à modifier son cours. Le prendre tel qu’il est. Cela s’appelle "smirenie" en russe, un mot intimement lié à l’âme de ce pays. Humilité, sagesse, résignation, appelez-le comme vous voudrez: mais de grâce, keep cool, vous êtes en Russie.

РУССКАЯ ВЕРСИЯ

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Sur la route

Dix ans après le début d’une expatriation qui m’a mené de Barcelone à Moscou, le mois d’août est pour moi l’occasion de retrouver mon pays, d’en reprendre la température. De me replonger dans ma langue maternelle aussi. Mon dernier passage en France a peut-être marqué un tournant. Le temps aidant, j’ai l’impression de jeter un regard de plus en plus extérieur, presqu’étranger, sur le pays qui m’a vu naître.

La réflexion a commencé sur la route. La route, cette infrastructure stratégique et vitale, en dit énormément sur un pays, son organisation. Dans le cas de la France et de la Russie, la route cristallise les différents niveaux de développement historique auxquels se trouvent ces deux pays. Un homme avec lequel je discutais dans un gite de haute montagne de la Vanoise s’est étonné de m’entendre louer la facture irréprochable de leur chaussée soyeuse, et l’entretien du réseau autoroutier français, dont la moindre fissure est immédiatement colmatée, quelle que soit la région ou l’époque de l’année, ce qui suppose une énorme organisation. Traversant des contrées d’une beauté époustouflante (qu’on pense au Massif central, à la Loire, à la Provence que j’ai parcourus cet été), les routes mettent en outre en valeur le patrimoine touristique du pays, ces paysages et cultures si différents qui composent la France.

La discussion avec ce fin randonneur, qui nous guida le lendemain jusqu’au Mont-Cenix voisin de l’Italie, se généralisa rapidement. A mes yeux, la France est l’exemple à imiter d’un pays ayant su tirer parti de la stabilité et de la continuité politique dont elle bénéficie depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Stabilité qui a permis l’accumulation, la conservation et le perfectionnement d’un savoir-faire ancien, qu’il s’agisse finalement de ses routes ou d’autres domaines. Comment ne pas louer également le système de sécurité social français ? Je prenais l’exemple concret du système de prise en charge des enfants, qui en France font l’objet d’un suivi rigoureux de la part de l’Etat dès la naissance. Où encore de sa solide filière touristique, (parfois oppressante avec son réseau de locations, de forfaits, de suppléments…), mais qui permet néanmoins d’assurer la prospérité de régions comme la Loire ? Bien loin de l’humeur maussade qui règne chez une grande partie de ses habitants, l’impression que donne l’Hexagone à un Français de Russie est bien celle d’un pays à l’organisation solide, qui continue tant bien que mal à aller de l’avant grâce à une politique très centralisée.

La contrepartie de ce développement homogène et régulier des infrastructures et de la vie de tous les jours, c’est son prix élevé, qui fait que de nombreux Français ne parviennent plus à suivre : selon une récente étude, huit millions de Français vivaient dans la pauvreté en 2009. La crise économique qui sévit a en effet frappé la population au portefeuille, et poussé le pouvoir actuel à économiser dans des domaines cruciaux tels que l’enseignement ou la police. Des domaines qui constituent, pourrait-on dire, l’ossature de la réussite française. Les premiers symptômes sont déjà flagrants: à mesure que l’Etat recule, certaines zones du territoire ont été abandonnées des pouvoirs publics, passant aux mains de mafias locales. C’est ce qu’illustrait la " prise en main " d’un parking par des gangs aux portes de Marseille (la Cité Phocéenne était d’ailleurs au cœur du débat politique lorsque je suis reparti en Russie). Plus grave, les Français s’enfoncent dans une profonde crise morale, qui dénote une perte de sens du " nous ", de l’unité de cette société de plus en plus diverse, générant des tensions inévitables.

Mon voyage dans ce pays si privilégié à tous points de vue qu’est la France m’a inspiré une autre réflexion. La prospérité est une drogue dure, et les Français sont dans l’ensemble terrorisés par la peur de perdre le moindre privilège, ce qui au final sclérose l’évolution du pays. Certes un système de soutien social doit exister, mais il ne doit pas remplacer la volonté individuelle: l’assistanat qui a remplacé les grandes aspirations sociales d’antan est souvent choquant pour le Français expatrié que je suis. La crise économique qui reprend de plus belle et menace les acquis sociaux pourrait en outre plonger les Français dans une crise morale profonde.

Il serait assez hasardeux de comparer la Russie à la France dans autant de domaines. Contrairement à la France, qui a bénéficié d’une longue période de stabilité et d’une volonté politique assez constante malgré les changements de pouvoir, le grand voisin oriental sort de deux révolutions qui ont vu s’affronter des systèmes de pensée antagonistes (tsarisme et communisme en 1917, communisme et capitalisme à outrance dans les années 1990) avec un bilan effrayant au niveau humain : combien d’hommes et de femmes détruits dans les goulags ? Quelles conséquences de la violente transition au capitalisme (sous le nom charmant de " thérapie de choc"), dont le Russe lambda, aujourd’hui encore, vous dira pis que pendre ?

La Russie est un pays à la fois jeune et convalescent, qui a constamment connu, peut-être du fait des contradictions qu’elle renferme, des retards et des freins à son développement (qu’on pense, plus loin dans l’histoire, au fardeau qu’a constitué le " joug tatar "). Les infrastructures sont exsangues, comme l’attestent les multiples catastrophes qui meurtrissent régulièrement ce pays (crash de l’avion de l’équipe de hockey Lokomotiv, naufrage du Boulgaria, Incendie de la discothèque Cheval boiteux).

Rien ici qui puisse rappeler le modèle français : la Russie des années 2010 est un Etat jeune qui cherche à moderniser son infrastructure à toute vitesse, à consolider les bases de son développement. Le problème, c’est peut-être que cette fuite en avant brûle les étapes et se fait de façon peu homogène, laissant souvent au second plan la mise en place d’un système social juste, et échouant à combattre la corruption qui mine la gouvernance. Les Russes veulent aller vite, il faut faire des choix : ils savent peut-être, dans leur for intérieur, que la stabilité dont bénéficie le pays depuis l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir (quoi qu’on pense par ailleurs du personnage) ne sera pas éternelle et que le pays sera peut-être de nouveau mis à rude épreuve. C’est peut-être pour cette raison que les critiques incessantes contre le système politique russe actuel me semblent oublier la logique propre à l’évolution des peuples. C’est peut-être pour cela qu’il est si dur d’expliquer que la stabilité est pour les Russes plus cruciale à l’heure actuelle qu’une hypothétique pluralité politique calquée sur un hypothétique modèle occidental. A vouloir sauter trop loin, la Russie risque de se prendre les pieds dans le tapis. Elle est en droit d’avancer à son rythme propre, avec ses priorités, ce qui ne signifie nullement qu’elle doive perdre de vue l’horizon démocratique.

Pendant que la France lutte pour maintenir des positions durement gagnées pendant cinquante ans, la Russie tente d’achever au plus vite son émergence. Spontanéité russe, expérience française: ces deux pôles de l’Europe aux relations si étroites ont, comme par le passé, beaucoup à s’apprendre mutuellement.

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La bataille des coquillages

Comme tous les ans, cela a commencé au printemps. C’est à cette époque que les routes de la capitale malmenées par l’hiver sont systématiquement retirées, puis refaites. Un Européen s’étonnerait certainement: rares sont les pays où l’on reconstruit aussi méticuleusement la chaussée chaque année.

Loin de se calmer, la frénésie des BTP s’est poursuivie pendant l’été. La réfection s’est d’abord étendue aux trottoirs, qui seront pavés dans le centre-ville, au grand dam des dames amatrices de talons aiguilles. Cette ardeur constructive s’est aussi attaquée au cours d’immeubles. Fait louable, on a par exemple adapté les entrées aux personnes handicapées. Des ouvriers œuvrent sept jours sur sept afin de rafraîchir les cours auparavant rendues inaccessibles par les mauvaises herbes, et en faire un endroit convivial. Les parcs d’enfants sont par exemple redevenus praticables.

Pourtant les travaux se sont rapidement heurtés à un obstacle sérieux: les petits garages qui entouraient la cour, en obstruant l’accès. Les enjeux de cette bataille étaient apparemment clairs: le but était de supprimer les "rakouchkas", ces petits parkings individuels rappelant une grosse boîte de conserve arrondie en tôle ondulée. Les rakouchkas (mot signifiant coquillage) posaient problème depuis longtemps. Pendant des décennies, la mairie de Moscou a promis de venir à bout de ces constructions sauvages qui avaient envahi les cours d’immeubles au mépris de la loi. Les propriétaires, eux, refusaient de détruire leurs constructions.

Les Russes attachent une importance particulière à leur voiture: elle symbolise l’individualisme retrouvé, le "je vais où je veux". C’est aussi une extension d’un foyer dénué d’intimité pendant 70 ans de communisme. Traumatisés par l’expérience de la vie en collectivité dans les appartements communautaires, les Russes se sont en quelque sorte rattrapés en idéalisant leur voiture. Il est donc bien logique que la frénésie de l’automobile soit aussi palpable en Russie, qui constituera bientôt le plus gros marché européen selon les analystes: c’est en Russie que tous les constructeurs internationaux rêvent d’ouvrir leur usine pour avoir un accès direct au marché local, les importations étant grevées par des taxes importantes.

Le rakouchka, c’est un peu le prolongement de ce "chez soi" que constitue la voiture aux yeux de nombreux Russes. Cela pose évidemment plusieurs problèmes, tout d’abord d’ordre esthétique. Les cours d’immeubles de Moscou, souvent boisées, pourraient être à mon sens des endroits fort agréables, où il ferait bon flâner. En me promenant dans mon quartier, je suis toutefois souvent déçu par l’omniprésence envahissante de ces constructions terriblement laides, et je soutiens donc leur démantèlement. Les rakouchkas symbolisent à mes yeux ce qui empêche Moscou de réaliser pleinement son potentiel de ville esthétique et agréable à vivre, et constituent un pied de nez à la planification urbaine. En outre, le terrain occupé par les rakouchkas n’appartient en rien à leurs propriétaires, ce qui pose un problème juridique.

Evidemment, les détenteurs de rakouchkas ne l’entendaient pas de cette oreille. Malgré les menaces d’amende de près de 10.000 euros, nombre d’entre eux ont refusé cette intrusion dans "leur" propriété. Citant le Code pénal russe, ils rappelaient à l’aide d’écriteaux que toute destruction de leur propriété était équivalait à un "vol"… Les propriétaires de garages de mon pâté de maisons ont fini par entendre raison, sauf un, dont la rakouchka trônait au milieu du chantier, compliquant immensément la tâche des ouvriers centre-asiatiques et énervant les voisins, qui espéraient enfin pouvoir profiter de leur cour.

Les Russes sont assez sensibles aux changements survenant dans la capitale. Certains voient dans la multiplication des chantiers un excès de zèle du nouveau maire de Moscou, Serguei Sobianine: après une prestation en demi-teinte cet hiver (à la différence de son prédécesseur, il avait peiné à venir à bout du gel recouvrant les trottoirs russes), il semblait vouloir en faire un peu trop l’été venu. Certains le soupçonnent, comme l’ancien maire de Moscou, de vouloir faire profiter le business de sa femme, propriétaire d’une entreprise de BTP, de sa nouvelle position. La plupart des habitants se sont pourtant résignés, et font contre mauvaise fortune bon cœur: que les fonctionnaires profitent de leur position, c’est finalement chose courante en Russie. L’important est que leur activité ait un résultat concret et palpable pour leurs concitoyens.

Pour la petite histoire, le dernier rakouchka a finalement été démantelé, au grand soulagement des voisins.

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