Archives Mensuelles: décembre 2011

La fin des certitudes

Vingt ans après la chute de l’URSS, le monde pourrait être confronté à un nouvel effondrement aux conséquences encore imprévisibles. Celui de l’Occident tel que nous le connaissions jusqu’à présent.

Un de mes premiers souvenirs liés à l’actualité est la chute du mur de Berlin, événement qui a, à juste titre, marqué les jeunes nés dans les années 1980. Par-delà les énormes bouleversements géopolitiques qu’il a induits, le démantèlement de l’Union soviétique a eu une conséquence psychologique majeure: ma génération, frappée à jamais par ces images, a grandi avec la certitude d’être née du bon côté de l’histoire.

Ce sentiment était exacerbé par des décennies de confrontation entre deux blocs, l’URSS et les Etats-Unis. Un tête-à-tête anxiogène qui avait au moins un mérite: celui de tracer une géopolitique commode et compréhensible, sur le mode binaire. Le monde était prévisible, nettement organisé autour de la confrontation de deux camps hostiles.

Survenue il y a exactement vingt ans, la chute de l’Union soviétique signifiait la disparition du dernier obstacle à une dynamique qui, pensions-nous inconsciemment, devait naturellement finir par englober le reste de la planète telle une vague vertueuse. La géopolitique simpliste du temps de la guerre froide débouchait sur une autre certitude, une nouvelle commodité pour la pensée. Les rôles du gagnant et du perdant étaient nettement distribués: l’Occident sortait vainqueur de son conflit avec l’URSS.

Baigné depuis l’enfance dans les valeurs occidentales, j’ai longtemps cru, comme de nombreux citoyens européens, que le système économique, politique et moral qui m’avait vu naître était la seule et unique voie possible. J’ai eu la chance de grandir dans un monde qui, s’il n’était pas dénué d’injustices, était mû par une dynamique simple, confortablement soutenue par ce "sentiment de victoire" sur l’Union soviétique.

Ce "monde occidental" dans lequel je suis né, comment le définir? A quel moment se produit la jonction géopolitique entre les deux rives de l’Atlantique? A cet égard, le débarquement des soldats américains à Omaha Beach a marqué un tournant majeur. Arrivé en libérateur, Washington bénéficiait du droit légitime d’implanter son système politique et économique. Une entreprise fondée sur le plan Marshall, un prêt censé aider l’Europe à se reconstruire et à se consolider face à l’ennemi communiste. Sous couvert d’aide, les USA s’assuraient un marché pour écouler leurs marchandises, et subordonnaient l’économie européenne. Dernier rempart de la souveraineté française, De Gaulle eut beau fustiger la suprématie du dollar, appeler au retour à l’étalon or, et accuser les Etats-Unis d’exporter leur inflation; il finit par quitter le pouvoir après avoir été chahuté par la révolte étudiante de mai 1968.

Au niveau politique, la logique d’après-guerre s’est caractérisée en Europe par le fédéralisme politique, les efforts visant à enraciner le libre-échange et la soumission du politique à l’économique. Une dynamique menée au mépris de la volonté des peuples, qui s’y sont opposés lors de référendums à chaque fois bafoués. Militairement, la toute-puissance occidentale est adossée à l’Otan, qui continue de perpétuer la logique d’expansion propre à la guerre froide malgré la disparition de l’URSS.

Demain la chute?

Il est désormais bien loin, le temps des certitudes. L’économie, jadis moteur de la construction du "bloc" occidental, en est devenue le talon d’Achille. Alors que de nouveaux acteurs attendent de s’affirmer sur la scène internationale, le repère planétaire qu’est l’Occident s’enfonce dans une crise dont les répercussions sont encore imprévisibles. Une chose est sure: elles seront incommensurables. Derrière l’agonie de l’euro, dont l’aggravation continue augure un final dramatique, se dessine une autre crise, plus profonde. Vingt ans après celle de l’URSS, une nouvelle chute se dessine: celle du monde occidental tel qu’on l’a connu jusqu’à présent.

L’obsession des médias sur les turpitudes de la monnaie européenne forcerait presque à oublier les convulsions que connaît le véritable pilier de l’économie mondiale: les Etats-Unis. Les problèmes de ce pays sont plus qu’inquiétants: de grands Etats, comme le Minnesota, ont déjà fait faillite, et les finances de nombreuses villes sont à sec. L’Etat recule inexorablement, une tendance qui a également commencé à se manifester en Europe.

Derrière ces phénomènes de surface, c’est le système consistant à créer de la croissance par la dette qui est à bout de souffle. Renflouement après renflouement, l’Europe se débat en "comblant" des déficits abyssaux par des emprunts colossaux, tandis que les Etats-Unis impriment du dollar à la chaîne. Conscients du cercle vicieux, nombreux sont les économistes qui assurent que le déclenchement d’un krach mondial n’est plus désormais qu’une question de temps. La crise débouchera-t-elle sur la victoire du fédéralisme européen et une soumission totale de l’Europe à la logique atlantiste ? Suscitera-t-elle au contraire un réveil des peuples et un découplage entre l’Europe et l’Amérique? Il est encore trop tôt pour le dire.

Fait positif, une prise de conscience des dérives du système financier se manifeste notamment outre-Atlantique, comme en témoignent les manifestations "anti-Wall Street". Las d’être les instruments d’un système devenu fou, un nombre croissant d’Américains comprennent que rien ne changera tant que perdurera la toute-puissance des grandes banques américaines. Cette compréhension tardive a peu de chances d’atténuer les effets du krach qui se profile; elle constitue néanmoins un espoir indéniable pour l’avenir.

Car dans l’effondrement qui menace le monde, on pourrait voir émerger des hommes éveillés aux quatre coins du globe. Conscients des incohérences du système dans lequel ils sont nés, ils auront la lourde de tâche de replacer l’humain au centre de l’économie.

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"Elections justes": manifestation de grande envergure à Moscou

Une manifestation de grande envergure visant à contester les fraudes présumées lors des élections législatives du 4 décembre dernier s’est tenue samedi à Moscou.

Placé sous le slogan "Pour des élections justes", le rassemblement s’est déroulé à Moscou sur l’avenue Sakharov, non loin de la place des Trois Gares. Il a débuté à 14h00 heure locale, par – 3°C. Les organisateurs ont fait état de 120.000 participants, la police de 29.000 personnes.

Organisée par l’opposition au parti du pouvoir, Russie unie, le meeting a réuni différents courants politiques (communistes, libéraux, nationalistes, et même monarchistes), mais aussi beaucoup de citoyens apolitiques revendiquant des élections propres.

On pouvait lire sur les banderoles: "Prokhorov est le meilleur", "Ne laissons pas entrer Poutine au Kremlin" et "Hillary, j’attends toujours mon argent", une allusion aux accusations affirmant que les manifestations seraient financées par Washington, rapporte le correspondant de la rédaction française de RIA Novosti sur place. Certaines personnes portaient des ballons blancs et orange, et des drapeaux du mouvement Solidarnost (opposition libérale). Quelques arrestations ont eu lieu avant le rassemblement près du métro, rapporte le journal Kommersant.

Un des premiers discours a été prononcé par l’écrivain Boris Akounine. "Sur la place Bolotnaya (le 10 décembre, ndlr), nous avons formulé des revendications tout à fait modérées. Ce sont les conditions minimales afin de supporter ce pouvoir encore un certain temps", a-t-il indiqué.

Plusieurs orateurs se sont relayés à la tribune. L’opposant Garry Kasparov, qui s’est dit convaincu d’un changement politique lors de l’élection de mars 2012, a été abondamment sifflé par la foule.

Le charismatique blogueur Alexeï Navalany, libéré le 21 décembre après 15 jours de détention, a quant à lui obtenu un franc succès, à en juger par l’ovation des spectateurs. Selon lui, le meeting a rassemblé un nombre suffisant de participants pour aller prendre le pouvoir par la force. Toutefois, un tel scénario est exclu car "nous sommes des activistes pacifiques", a-t-il dit.

Le critique musical Artemi Troïtski est apparu dans un costume en forme de préservatif, une allusion à un récent discours de Vladimir Poutine. La présentatrice Ksenia Sobtchak, l’écrivain Dmitry Bykov, et Grigori Iavlinski, candidat à la présidence du parti d’opposition libérale Iabloko sont également intervenus à la tribune.

Le milliardaire et candidat à la présidentielle de mars 2012 Mikhaïl Prokhorov était présent à la manifestation. Alexeï Koudrine, ancien ministre des Finances, était présent au meeting et a pris la parole sous les huées. Il a notamment appelé à tenir des élections anticipées. Sans dialogue, selon lui, la Russie plongera dans la révolution et perdra une chance de mener à bien des réformes pacifiques.

Le processus de changements pacifiques qui s’est amorcé en Russie pourrait être très long, mais "encore plus profond" que celui du début des années 1990, a estimé Grigori Iavlinski.

Selon l’opposant Boris Nemtsov, un nouveau meeting se tiendra en février 2012, soit peu avant l’élection présidentielle du 4 mars.

Trois meetings ont rassemblé 7.000 personnes à Saint-Pétersbourg. A Krasnoïarsk (Sibérie occidentale), près de 800 personnes se sont rassemblées dans le centre ville, selon un représentant de la mairie. Dans l’Extrême-Orient, 400 personnes se sont réunies à Vladivostok, et environ 200 à Khabarovsk. A Tcheliabinsk, on dénombrait 500 personnes.

Scrutin contesté
Tenues le 4 décembre, les élections de la Douma ont été remportées par le parti au pouvoir Russie unie qui a obtenu la majorité absolue (238 sièges), mais perdu la majorité des deux tiers lui permettant de modifier seul la Constitution russe.

Russie unie était suivi du Parti communiste (92 sièges), du parti social-démocrate Russie juste (64 sièges), et du LDPR nationaliste (56). La première séance de la nouvelle Douma s’est tenue le 21 décembre, et a permis l’élection de son président, Sergueï Narychkine, qui dirigeait auparavant l’administration du Kremlin.

Les observateurs de l’OSCE chargés de surveiller le déroulement des élections ont enregistré des violations lors du décompte des voix, dont des cas de bourrage des urnes. Les vidéos attestant des falsifications postées sur Youtube ont démultiplié la résonnance sociale des fraudes. Au lendemain du scrutin, le président russe Dmitri Medvedev a ordonné d’enquêter sur les irrégularités.

Plusieurs manifestations, tant anti-Poutine que pro-Poutine, ont eu lieu depuis le scrutin, avec en point d’orgue un rassemblement qui a réuni entre 25.000 et 40.000 personnes le 10 décembre selon les sources.

Principalement jeunes et issus de la classe moyenne, les manifestants exigeaient l’organisation de nouvelles élections, le limogeage du chef de la Commission électorale centrale Vladimir Tchourov et la libération des personnes interpellées lors d’un meeting tenu au lendemain du scrutin, dont le blogueur Alexeï Navalny.

Réactions
La mobilisation du 10 décembre, la plus importante depuis 20 ans en Russie, n’a pas laissé les leaders du pays indifférents. Jeudi 22 décembre, le président Medvedev a plaidé pour une réforme en profondeur du système politique de Russie. Il a notamment proposé de revenir à l’élection directe des gouverneurs, de réduire le nombre de signatures requises pour participer à l’élection présidentielle et de faciliter l’enregistrement des partis politiques.

Le chef adjoint de l’administration présidentielle Vladislav Sourkov, que l’opposition accuse d’être l’auteur des mesures restrictives mises en place sous la présidence de Vladimir Poutine, a qualifié vendredi les participants aux rassemblements en Russie de "meilleure partie de la société, qui demande à être respectée".

Candidat à l’élection présidentielle du 4 mars 2011, le premier ministre Vladimir Poutine a quant à lui minimisé l’importance des rassemblements, affirmant n’y voir "rien d’extraordinaire", et raillé les manifestants. Il a toutefois appelé à assouplir la procédure d’enregistrement des petits partis et jugé inutile toute tentative de censurer Internet, fer de lance de la contestation.

Ecrit pour RIA Novosti 24/12/2011

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Des troubles sanglants éclatent au Kazakhstan

Des troubles sanglants ont éclaté vendredi à Janaozen, dans l’ouest du Kazakhstan. Selon le procureur général du pays Askhat Daoulbaïev, les heurts entre la police et les manifestants auraient fait dix morts, dont des policiers. Trois édifices de Janaozen ont été incendiés. Des violences qui coincident avec l’anniversaire des vingt ans de l’indépendance du Kazakhstan.

Les vidéos diffusées par la télévision kazakhe montrent une foule réunie sur la place de la ville, principalement composée d’hommes portant des uniformes de compagnies pétrolières. On entend les tirs de sommation de la police. Selon la télévision, l’arbre de Noël situé sur la place a été incendié.

Les grévistes assurent qu’ils s’agit d’une provocation, des jeunes gens habillés en noir ayant été vus en train de commettre des exactions parmi la foule.  Selon des sources officieuses, les troubles auraient fait entre 50 et 100 morts.

"C’est un bain de sang, ils ont tiré sur 15-20 personnes. C’est la police qui tirait, il y a 2-3 morts et des blessés parmi les employés", a indiqué un gréviste joint par la chaîne de télévision kazakhe KZ.

Les employés étaient en grève depuis sept mois afin d’obtenir des augmentations de salaire. Vladimir Kozlov, du parti Alga (opposition) a indiqué qu’il s’agissait d’une provocation du pouvoir ou d’une tierce partie, les grévistes n’ayant aaucun intérêt à organiser des troubles. "Cela fait sept mois qu’ils tiennent, cela énerve le pouvoir", a-t-il indiqué.

Selon Serikjan Mambetalin, leader du parti Roukhaniat, le pouvoir est responsable de l’effusion de violence. "Les manifestants ont formulé leurs revendications légitimes, mais le pouvoir a fait la sourde oreille".

Galim Agueleouov, militant du mouvement de défense des droits de l’homme Liberty, affirme que les policiers ont tiré sur les manifestants , tuant plusieurs jeunes gens. Il a appelé à mettre fin au plus vite au "vide informationnel" pour que le peuple kazakh sache la vérité sur les événements du 16 décembre. "Je suis sûr que les employés pétroliers n’y sont pour rien", a-t-il ajouté "ils sont très disciplinés".

Les liaisons par téléphone mobile ont été coupées. Des sites d’information ont fait l’objet d’attaques de cyberpirates, et Twitter est difficilement accessible depuis la région.

Une commission spéciale a été créée par le président kazakh Noursoultan Nazarbaïev, élu avec plus de 95,55% des voix en avril 2011,au terme d’une élection boycottée par l’opposition.

(toutes les informations sont tirées du journal russe Kommersant et de la tv kazakhe)

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La fin de l’apathie

En organisant dans le calme des manifestations de grande ampleur, les Russes ont surpris par leur maturité politique. Ils ont écrit une page d’histoire, très éloignée des problématiques du printemps arabe.

Suite à des élections législatives entachées de fraudes, les Russes sont descendus dans la rue samedi dernier. Les manifestations se sont déroulées dans une quarantaine de villes du pays, rassemblant parfois une centaine de personnes, parfois plusieurs milliers. Moscou a constitué le plus important foyer de rassemblement, entre 25.000 (selon la police) et 50.000 manifestants (selon les organisateurs) s’étant réunis pour l’occasion sur la place Bolotnaya du centre de Moscou. Certaines manifestations non autorisées se sont conclues dans certaines villes par des interpellations. Aucune violence policière n’a cependant été rapportée lors du mouvement de contestation, le plus important de Russie depuis 20 ans.

Le mouvement était très disparate, réunissant des courants de pensée souvent antagonistes: communistes, libéraux, nationalistes, opposition pro-occidentale (Solidarnost) ainsi que des mouvements apolitiques, comme les "seaux bleus", qui luttent contre l’usage abusif de gyrophares, ou les défenseurs de l’environnement. La présence d’éléments ultranationalistes faisait redouter la possibilité d’un dérapage. Tout s’est pourtant déroulé sans excès, et l’on pouvait même voir dans la foule des personnes âgées.

Les rassemblements n’étaient pas dénués d’humour : des manifestants de Novossibirsk ont fait une partie de badminton par -15°C, une allusion à une vidéo montrant Medvedev et Poutine raquettes à la main qui avait provoqué des risées sur Internet. Les Russes ont en outre fait preuve dans leurs banderoles d’un grand sens de la dérision ("Vodka Poutinka, 140% d’alcool", en référence à un taux de participation surréaliste de la région de Rostov, diffusé par erreur à la télévision).

Les revendications prédominantes n’étaient ni le changement du régime en place, ni le départ des dirigeants actuels du pays. Il s’agissait en premier lieu de la libération des personnes interpelées lors des premières manifestations en début de semaine, du limogeage du chef de la Commission électorale centrale Vladimir Tchourov, et de la tenue de nouvelles élections là où les violations ont été les plus criantes. Au final, rien de radical : les manifestants ont signifié à leurs dirigeants qu’ils rejetaient les manipulations électorales, et exigé le respect des institutions démocratiques.

Les télévisions publiques ont consacré un temps d’antenne aux manifestations. De son côté, l’agence RIA Novosti a fait un réel effort dans la présentation du point de vue des protestataires. Au final, l’événement a provoqué une évolution vers plus de transparence sur les problématiques sociales actuelles en Russie. A la veille des manifestations, certains médias européens ont quant à eux dévoilé une approche souvent biaisée de la question russe. Si personne n’est tenu à une objectivité absolue, les titres du type "Manifs anti-Poutine en Russie : un air de printemps arabe… par -10°C" ont surtout contribué à distordre la perception des faits en cours. L’événement possédait bien une portée historique, mais les nombreux articles voulant à tout prix conférer une ambition révolutionnaire au mouvement n’étaient pas fondés et gommaient la spécificité de la situation.

Ces premières semaines de décembre ont montré que les Russes étaient de retour en politique après une longue absence. C’est la fin d’une apathie amorcée en 1993, année d’un violent bras de fer entre le président Boris Eltsine et le parlement. Cet épisode crucial provoquait la fin du parlementarisme naissant et la mise en place de la "verticale du pouvoir" (lire à ce sujet ce lumineux article), ainsi qu’une longue léthargie politique. Si l’époque exigeait la stabilité et la consolidation politique de la jeune Russie, de l’eau a coulé sous les ponts; il est désormais nécessaire d’entreprendre des réformes, et d’impliquer les Russes dans une modernisation en profondeur du pays.

"Aujourd’hui j’ai vu la ville de mes rêves. Dans cette ville, il y a des gens beaux, joyeux et différents. Il y a aussi des policiers aimables. Dans cette ville, les gens sentent qu’ils sont ensemble et s’entraident. Il y a même une télévision professionnelle et objective. Je ne savais pas que cette ville pouvait être comme ça", écrivait un manifestant le soir même sur Vkontakte.

Cette estime de soi retrouvée constitue peut-être le principal bilan ces manifestations. Loin des révolutions, qui ont marqué au fer rouge l’histoire du pays, les Russes ont montré qu’ils pouvaient envoyer un message ferme à leurs dirigeants, comme tous les citoyens d’Europe.

Reste à observer la réaction des autorités: le signal envoyé pourrait constituer le point de départ de réformes politiques progressives en Russie. Le fait qu’une enquête sur les fraudes ait été exigée par le président russe constitue un pas dans le bon sens, dont il conviendra de suivre les répercussions.

 

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Triomphe sans gloire

Les fraudes commises lors des élections législatives du 4 décembre ont jeté un froid: vingt ans après la chute de l’URSS, la Russie est confrontée à un mouvement de grogne populaire.

Comme je l’expliquais dans ma précédente chronique, la nouveauté des élections législatives du 4 décembre résidait dans la mobilisation exceptionnelle des citoyens, bien décidés à voter et à défendre leur choix. Le premier point s’est produit, le taux de participation ayant frôlé 60%. C’est la deuxième partie de leurs aspirations qui a posé problème.

Des violations électorales ont eu lieu, c’est un fait. Elles ont été relevées par les observateurs internationaux, qui mentionnent de "sérieuses indications de bourrage des urnes", mais aussi et surtout par les citoyens russes équipés de Smartphones qui ont filmé et pris sur le fait les contrevenants. Les images ont fait le tour de la Toile dès le lendemain, provoquant une vague d’indignation. Une situation vécue comme une insulte par bon nombre d’électeurs.

La société civile s’était préparée à des infractions en amont du scrutin. Des sites internet fournissant une carte interactive des fraudes avaient été créés, avant d’être mis hors service par des attaques informatiques le jour J. Avant même le vote, des irrégularités liées aux listes électorales et aux certificats de transfert (papier permettant de voter hors de son bureau de vote habituel) avaient été relevées.

L’existence de ces fraudes a généré une simple question chez de nombreux Russes: à quoi bon? Pourquoi un parti assuré de gagner les élections, soutenu par l’ensemble de la machine étatique, aurait-il besoin de ces violations? De mes nombreuses conversations tenues cette semaine, il ressort que la population n’aurait pas contesté la victoire de Russie unie si celle-ci était intervenue de façon honnête. Cependant, les fraudes ont détruit la foi de nombreux électeurs dans le respect de leur décision, et leur confiance dans le pouvoir.

Le score du parti au pouvoir aurait dans tous les cas été élevé: inutile de nier que sa base électorale reste importante, malgré la perte de 13 millions d’électeurs depuis les législatives de 2007. Pourtant, le soupçon s’est installé, et il est difficile de savoir quel eût été le résultat de Russie unie sans la composante liée aux fraudes. L’existence même de ces violations trahit en outre la nervosité du parti.

Imaginons que Russie unie, qui assure vouloir libéraliser à terme le système politique, soit "tombé" à 40 ou 45%; cela aurait-il été si terrible? Certes, la perte de la majorité absolue aurait forcé ce parti à tenir compte des griefs de l’opposition, à changer sa façon de faire de la politique. Il aurait fallu négocier, perdre certaines batailles. Mais le parti aurait gagné en légitimité ce qu’il cédait en "puissance de feu" politique.

Reste à savoir si Russie unie a intérêt à maintenir une emprise absolue sur la vie politique. Au cours de la décennie 1990 et au début des années 2000, l’impératif de stabilité a présidé de façon légitime aux destinées du pays. Une confrontation politique trop violente menaçait de plonger la jeune Russie dans un chaos extrême: que l’on songe aux affres dans lesquelles a sombré l’Ukraine voisine, à ces joutes de pouvoir sans fin entre les "orange" et les autres, puis au sein même du camp "orange". A ce titre, un pouvoir fort a permis à la Russie de réussir sa consolidation nationale.

Mais les temps changent. Vingt ans jour pour jour après la chute de l’URSS, une nouvelle génération est en train d’arriver à maturité politique. Aux antipodes des personnes ayant vécu sous le communisme, souvent politiquement apathiques, les jeunes nés après la chute du Mur et les trentenaires exigent de peser sur le processus politique. Cette génération qui voyage (pas seulement en occident), ouverte au monde et férue d’internet, ne se satisfait plus de l’impératif de "stabilité". Elle rejette l’immobilisme et veut prendre des risques, quitte à se brûler. Seul un déverrouillage progressif du système politique semble en mesure de désamorcer sa frustration: un déverrouillage sincère, qui ne serait pas destiné à complaire à l’occident, mais à refléter les tendances de fond d’une société russe changeante.

La crispation de Russie unie sur le pouvoir n’est pas nouvelle. Le président russe a à plusieurs reprises reconnu la nécessité de donner un champ d’action à l’opposition, mais les promesses sont toujours restées lettre morte. Que l’on songe à l’hypothétique mise en place d’un bipartisme russe, dont les différentes tentatives ont à chaque fois été tuées dans l’œuf. Le refus d’enregistrer les partis et candidats gênants avant les élections relève de la même logique, en partie dictée par la crainte d’une ingérence étrangère via les forces politiques de Russie.

Mais en réalité, les événements actuels sont éminemment russes. Tout d’abord parce que les électeurs n’ont pas soutenu les partis ouvertement tournés vers l’occident, qui ne manqueront pas de chercher à récupérer une contestation très hétérogène et contestataire. Ensuite car les fraudes ont été le révélateur de tensions anciennes caractéristiques de ce pays.

Il y a longtemps que je décris dans mes articles le ras-le bol de différentes couches de population. Ras-le-bol de nombreux jeunes, découragés par l’absence d’ascenseurs sociaux, les examens obtenus contre une bouteille de cognac et les bakchich pour ne pas faire le service militaire. Ras-le-bol affiché par les militaires, irrités par les promesses non tenues. Le ras-le-bol silencieux des personnes âgées, qui étaient déjà descendues dans la rue début 2005, mais dont la situation ne s’est pas radicalement améliorée. Le tout enrobé d’une corruption qui sape la confiance de la population envers le pouvoir.

Disparates, ces revendications n’ont pas de leader; elles ont cependant un bouc-émissaire tout trouvé. Une réponse de type "biélorusse" au problème, fondée sur les arrestations et les répressions, ne ferait qu’approfondir le fossé qui sépare les Russes et leurs dirigeants.

 

РУССКАЯ ВЕРСИЯ (Merci à Vera)

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Russie désunie

Un camouflet: difficile de décrire en d’autres termes la victoire obtenue par Russie unie lors des législatives tenues dimanche 4 décembre. Avec un résultat national à 49%, le parti au pouvoir voit fondre de 15% ses résultats des élections de 2007, remportées avec 64% des suffrages.

Au niveau psychologique, ces résultats auront un impact: c’est la fin d’une certaine conception de la politique en Russie. Car du point de vue de l’arithmétique parlementaire, ce chiffre est très éloigné de l’ambition du parti: remporter la majorité "constitutionnelle", le dépôt d’un amendement à la Constitution nécessitant l’approbation des deux tiers des députés plus une voix. Après avoir failli perdre la majorité absolue, le parti devra composer avec les trois autres forces présentes à la Douma: le parti communiste, qui enregistre une poussée (19% des voix), le parti nationaliste LDPR (11% environ) et Russie juste (13%). Les partis dits libéraux Iabloko et Juste cause sont absents de la Douma, avec un peu plus de 5% des voix à eux deux.

Ce ne sera pas une mince affaire: jusqu’ici ultra-majoritaire, le parti au pouvoir pouvait gouverner en solitaire, sans vraiment se soucier de l’opposition dite "interne" (représentée au parlement). Pourtant, les trois autres partis n’ont pas toujours été soumis à Russie unie, avec lequel ils ont de vieux contentieux. Un bras de fer avait notamment éclaté suite aux élections locales d’octobre 2009: les trois forces d’opposition avaient quitté le parlement pour protester contre les fraudes massives, un geste inédit. En outre, le leader du parti Russie juste Sergueï Mironov a récemment promis qu’il entrerait dans une opposition plus radicale à Russie unie.

Mais l’impact du scrutin de dimanche est plus profond. En premier lieu, les électeurs ont infligé une sévère défaite à l’actuel président, Dmitri Medvedev, tête de liste de Russie unie au niveau national. Son nom, trônant en grosses lettres sur les affiches et dans les bureaux de vote, n’a pas "boosté" la victoire du parti. La popularité du "futur ex-président" a fondu comme neige au soleil. Une circonstance qui pourrait hypothéquer l’avenir politique de Medvedev.

Deux Russies?
Le recul affiché par Russie unie était attendu, comme l’avaient montré des élections locales tenues en mars dernier. Cette déroute était en outre prévisible: on a noté ces derniers temps une forte mobilisation des citoyens russes, notamment de la classe moyenne, dont le divorce avec le parti au pouvoir semble consommé. Force motrice du pays, de plus en plus nombreuse et active, beaucoup de ses représentants n’ont pas cru aux slogans "pro-modernisation" du Kremlin. Les plus modestes, eux, se sont résignés à se tourner vers le parti communiste, y voyant peut-être le garant d’une plus grande justice sociale.

Les élections des députés de la Douma de décembre 2011 marquent un "avant" et un "après". On pouvait noter, avant même les élections, une forme de militantisme vigoureuse sur les blogs et réseaux sociaux. De nombreux sites internet, ONG et simples citoyens relayaient des informations annonçant que des irrégularités auraient lieu le jour du scrutin et appelant les gens à aller voter. Pour avoir suivi la précédente législative russe, je tiens à souligner qu’en 2007, les violations avaient été constatées sans grand émoi. Les fraudes avaient été accueillies avec résignation et indifférence ; cette fois, la société civile était sur le qui-vive. Des scandales ont eu lieu, il conviendra de suivre leurs possibles répercussions.

La tension liée à un intense débat public s’est traduite par une série de scandales à la veille des élections: au sein même de l’agence RIA Novosti, des accusations de "censure" avaient été lancées par un employé, qui assurait avoir été prié de tempérer le caractère "critique" d’articles étrangers traduits en russe et consacrés au parti au pouvoir Russie unie. Sans juger du fond de l’affaire, le conflit témoignait de la suspicion qui mine dernièrement les relations entre les citoyens et les médias.

Surfant sur Internet dimanche soir, j’ai pu constater que pour la première fois, les élections se déroulaient dans deux mondes perceptifs parallèles : les médias officiels d’un côté et l’information citoyenne (blogs, réseaux sociaux) de l’autre. Sur Vkontakte (équivalent russe de Facebook), un de mes amis s’étonnait de voir un grand journal affirmer qu’il n’y avait "aucune fraude constatée" au cours des élections, publiant dans la foulée une vidéo dénonçant des falsifications.

C’est peut-être la nouveauté de ce scrutin: l’apparition de deux "blocs", la Russie citoyenne et la Russie officielle, dont les relations complexes sont en train de modifier le pays. Loin d’être figée ou passive, la Russie actuelle et son système politique évoluent. A leur rythme, en harmonie avec la logique interne du pays, les Russes construisent la démocratie qui leur correspond.

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Démonstration de foi

J’eus la mauvaise idée de vouloir me rendre la semaine dernière sur la "strelka", cette presqu’île reliée au temple du Christ-Sauveur par un pont offrant une vue imprenable sur le Kremlin. Je ne pus que difficilement sortir du métro. La place menant au temple était noire de monde, les rues barrées. Une intense agitation régnait. "Pas moyen de passer", marmonna un policier, m’invitant à faire demi-tour. "Ca va durer jusqu’à samedi", poursuivit-il avec un air résigné, observant le bouchon monstre qui s’étendait devant nous.

Me promenant dans les environs le lendemain, j’ai eu la possibilité d’assister à une manifestation impressionnante de la foi russe. L’ensemble du quai de la Moskova était parcouru par une file interminable de croyants venus vénérer la Ceinture de la Vierge. Cette pièce de laine, dont on dit qu’elle a été tissée par la Vierge Marie, est une des reliques les plus saintes de l’orthodoxie. Habituellement conservée au Mont Athos, dont l’accès est strictement interdit aux femmes, elle achevait à Moscou une "tournée" en Russie qui l’a menée dans 14 villes.

La police de Moscou peinait à canaliser les nombreux croyants. Loin de faiblir, l’afflux n’a fait qu’augmenter pendant la semaine, au point que l’on commençait à redouter un mouvement de foule aux conséquences imprévisibles. A Moscou, un million de personnes auront fait le déplacement en une semaine pour embrasser, comme le veut le rite orthodoxe, l’écrin contenant la relique réputée pour régler les problèmes de fertilité.

Loin de partager les constats assimilant cet élan religieux à de l’obscurantisme, cette démonstration de foi confirme selon moi l’essor que connaît l’orthodoxie en Russie depuis la fin de l’URSS. Une renaissance consécutive à 70 ans d’"hibernation" du sentiment religieux russe, liée aux répressions et à un intense contrôle de l’Etat sur la vie spirituelle. Force est de constater qu’au niveau européen, la Russie constitue une exception dans ce domaine: il n’y a peut-être qu’en Espagne et en Italie qu’une telle ferveur peut encore être observée.

A l’autre bout de l’Europe, en France, l’affaiblissement de la religion historique du pays a débouché sur une situation des plus confuses. Les attaques contre les symboles chrétiens sont monnaie courante (se reporter aux récentes polémiques survenues en France autour de pièces de théâtre et d’expositions), l’institution étant quasi-systématiquement assimilée aux affaires de pédophilie. Minées, érodées, les positions du catholicisme dans la société se sont réduites comme peau de chagrin, les Français oubliant que c’est pourtant dans le christianisme que la République a puisé des valeurs essentielles (liberté, égalité, fraternité). Et qu’en attaquant l’Eglise, les citoyens pourraient se voir privés d’un des canaux d’expression d’un questionnement métaphysique somme toute naturel. La critique traditionnelle de la religion, tout à fait justifiée, a débouché sur une mise à mort en règle.

Les images de la foule venue en masse pour voir la relique en appellent d’autres: celles des prières de rues musulmanes, autre manifestation religieuse qui fait couler beaucoup d’encre en France et en Russie. Un phénomène difficile à appréhender, et qui pose la question complexe de l’identité nationale au XXIe siècle. Car l’islam n’est plus une simple religion, mais un phénomène social et démographique de grande envergure capable d’"empiéter" sur la voie publique. La Russie connaît elle aussi le phénomène: à l’occasion des grandes fêtes musulmanes, les autorités de la ville coupent une grande artère du centre de Moscou, pour permettre la tenue de prières géantes.

Une différence fondamentale doit pourtant être soulignée: en Russie, l’islam cohabite avec un christianisme au fort potentiel structurant; en France, la religion musulmane se consolide en ce début de XXIe siècle dans un immense désert spirituel. Dans son implantation sur le continent européen, l’islam n’a rencontré ni cadre, ni concurrence au niveau religieux: son seul interlocuteur, comme l’a montré la problématique des prières de rues, c’est l’Etat. Un Etat qui possède pour les fidèles une nature et une légitimité autres qu’une religion structurant les sociabilités, les habitudes, les rythmes de vie.

Cette situation a des conséquences concrètes. Voyant changer rapidement leur quotidien, les Européens exigent désormais des migrants qu’ils s’adaptent aux normes culturelles locales, qu’ils "s’intègrent", en renonçant à une partie de leurs valeurs, dont le pilier est la religion (surtout dans le cas de l’islam). Mais comment demander à une personne venue avec ses structures mentales et spirituelles de s’adapter à une société passant son temps à se dénigrer elle-même? Le gommage progressif des référents culturels des peuples européens, dont le christianisme fait partie intégrante, dissuade au contraire les nouveaux arrivants d’embrasser les valeurs locales.

On ne s’intègre qu’à une société forte: les peuples Européens semblent l’avoir un peu vite oublié.


РУССКАЯ ВЕРСИЯ (Merci a Vera)

 

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