Archives Mensuelles: mai 2012

Anatomie d’une catastrophe

Le crash d’un Superjet 100, symbole de la renaissance de l’industrie aéronautique russe, a porté un sérieux coup au moral du pays. Dans le cadre d’une tournée commerciale visant à conquérir les marchés du sud asiatique, le moyen-courrier s’est écrasé en Indonésie contre un volcan. La catastrophe a fait 45 morts, dont 36 Indonésiens, huit Russes, deux Italiens, un Français, un Américain. Outre la douleur liée au deuil, le camouflet est total pour la Russie, son industrie, et son image dans le monde.

"Kto vinovat" (qui est coupable)? Immortalisée par le roman d’Alexandre Hertzen, cette question qui hante l’histoire de la Russie a été l’une des premières à résonner au lendemain du drame. Peu après l’annonce du crash, et avant même les premières conclusions des experts, le vice-premier ministre par intérim Dmitri Rogozine s’est empressé d’annoncer que l’équipement était hors de cause, et que le crash pourrait avoir été provoqué par une erreur de pilotage. "La première opinion des experts indique que la technique a fonctionné parfaitement, c’est pourquoi il s’agit peut-être du facteur humain", a-t-il indiqué, entre flou linguistique et précautions oratoires. D’autres experts russes ont tant bien que mal cherché à mettre en cause les conditions météorologiques, indiquant que le volcan était entièrement recouvert d’un épais manteau nuageux. Les différents éléments cités n’expliquent rien, et dénotent le sentiment de gêne qui règne suite à ce triste événement.

Qu’on le veuille ou non, la Russie ne parvient pas à se déparer de l’image d’un grand pays en proie aux catastrophes les plus diverses. Que l’on se rappelle d’un autre fiasco récent, heureusement sans mort d’homme, l’échec du lancement de la sonde Phobos-Grunt en raison d’erreurs de fabrication. Après avoir été tiré par un lanceur Soyouz, l’appareil, premier projet de la Russie postsoviétique d’une telle ampleur, avait échoué à prendre la direction de Mars. Certains experts russes étaient même allés jusqu’à incriminer les Etats-Unis, dans une étrange réminiscence de la Guerre froide. Le nombre éloquent d’accidents aériens survenant dans le pays ou impliquant des avions russes (comme le crash du Iak transportant l’équipe de hockey de Iaroslavl "Lokomotiv") a de quoi effrayer le touriste européen, qui tremble à la seule mention de noms d’avions à consonance russe.

Nombreux sont les commentateurs qui ont tenté d’expliquer les catastrophes en série qui touchent la Russie. La situation est troublante: les problèmes que connaît l’industrie aérospatiale russe ne sont pas liés au manque d’argent, loin de là. Ces dernières années, le financement public de la construction aéronautique a augmenté, ce qui n’a cependant pas permis d’éviter les accidents. Le projet Superjet 100, qui a impliqué les plus grandes entreprises mondiales d’équipement, a été pourvu de plus de 3,6 milliards de dollars.

Les problèmes connus actuellement par la Russie ont une cause historique, et émanent partiellement de la désorganisation consécutive au choc des années 1990. La période actuelle se situe à la jonction entre deux générations de spécialistes: ceux formés sous le communisme, sur le départ, et les étudiants de la Russie moderne, les années troublées de la transition ayant provoqué un fossé dans le système de formation et de production industrielle. "La plupart des entreprises ont été confrontées au problème aigu de la transmission de l’expérience des anciens encore en place aux jeunes fraîchement débarqués de l’université (…). La génération de spécialistes sur le départ, qui détectait les erreurs des travailleurs moins expérimentés, constituait le filtre le plus fiable", écrivait au sujet de l’échec de la sonde Phobos-Grunt l’analyste Ilia Kramnik en tenant d’expliquer la multiplication des erreurs de conception.

Crise des consciences

Les échecs régulièrement associés à la Russie ravivent un sentiment de honte caractéristique de la Russie postsoviétique. C’est ce qui ressortait d’un article intitulé "Une catastrophe russe", publié dans le quotidien populaire Moskovski Komsomolets par le chroniqueur Stanislas Belkovski. Selon lui, le crash du Superjet 100 s’explique par une organisation défectueuse directement liée à la mentalité postsoviétique. Les immenses ressources qu’offre le pays, couplées à une gestion déficiente, ont contribué à la mise en place d’un système inefficace basé sur le détournement de l’argent public par les fonctionnaires, qui a en outre réduit à néant toute forme d’initiative et mis à mal la qualité des produits russes.

"Faire des avions nécessite des technologies de pointe et du personnel expérimenté (…). Tout cela, soyons franc, n’existe plus dans la Russie actuelle. Nous sommes un pays du tiers monde, et les pays du tiers monde ne sont pas en mesure de faire des avions (et toute technique, quelle qu’elle soit)", constate-t-il.

La "transition" entre l’URSS et la Russie moderne constitue d’ailleurs une piste de réflexion intéressante à différents niveaux, notamment psychologique. Coïncidence: le Superjet 100 était le premier avion "made in Russia" depuis l’implosion de l’URSS; Phobos-Grunt était la première sonde lancée depuis la chute de l’Union. Il semblerait exister un "fossé psychologique", lié à la difficulté qu’a la jeune Russie à s’imposer en tant que grande puissance face au reste du monde, mais surtout face à elle-même et aux prouesses réalisées par l’URSS, son prédécesseur.

La modernisation ne saurait rester cantonnée au seul champ industriel: elle est intimement connectée au reste de la société et aux mentalités. Le problème des échecs que connaît la Russie n’est pas dissociable d’une crise qui ne fait que s’intensifier ces derniers mois, une crise de la conscience des Russes autour de la direction que doit prendre le pays pour relever les défis du XXIe siècle.

L’arrivée à expiration des schémas soviétiques, au niveau aussi bien mental qu’organisationnel, serait-elle en cause dans le sentiment d’échec qui émerge récemment en Russie? Entre complexe lié au passé soviétique et accélération des mutations provoquées par la mondialisation, le fossé séparant la classe intellectuelle et créative de Russie et les dirigeants du pays est de plus en plus profond. Les slogans promettant modernisation et autres nanotechnolgies pourraient rester lettre morte si les Russes ne repensent pas leur pays et son organisation en tant qu’une entité moderne et distincte de l’URSS.

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Promenades populaires

Le "pont" du 6 au 10 mai a été chargé sur le plan politique. D’une durée de quatre jours cette année, en vertu d’un décret présidentiel, c’est généralement un des premiers week-ends où les Moscovites se rendent à leur datcha, pour y planter les semences ou réparer les dégâts infligés par le long hiver. Cette année, le pont avait une autre spécificité: le dimanche 6 mai était marqué par l’investiture du nouveau président Vladimir Poutine, qui avait déjà occupé ce poste de 2000 à 2008. Dans la foulée, la Douma confirmait le lendemain la nomination de Dmitri Medvedev au poste de premier ministre.

Cette inversion des rôles au sein du "tandem dirigeant" n’a pas été du goût d’un certain nombre de Russes. Le sentiment que les fonctions étaient distribuées sans l’aval du peuple, au terme d’un conciliabule dont il serait exclu, a constitué l’un des premiers déclencheurs d’une grogne qui dure depuis plusieurs mois en Russie. Les fraudes électorales ont provoqué des manifestations de grande envergure, la vague de contestation ayant rassemblé jusqu’à cent mille personnes dans la capitale russe en décembre, avant de connaître une perte de vitesse constante.

La lassitude créée par les rassemblements à répétition a, tout au long du mouvement, poussé les protestataires à inventer de nouvelles actions, en rivalisant d’originalité: une des dernières était le "Grand anneau blanc", une chaîne humaine le long du Boulevard des jardins qui ceint la capitale. Les analystes se perdaient en conjecture pour savoir en quoi le rassemblement du 6 mai, baptisé "Marche des millions" (certainement en référence notamment à des propos d’Alexeï Navalny, qui promettait de rassembler un million de personnes pour "marcher sur le Kremlin") se distinguerait des précédents.

Bien décidés à signifier leur mécontentement aux dirigeants russes à la veille de l’investiture, les manifestants (8.000 selon la police, chiffre immédiatement démenti par les organisateurs) s’étaient donnés rendez-vous dimanche dans le centre de Moscou, pour une marche censée les mener jusqu’à la Place Bolotnaya, déjà théâtre de plusieurs rassemblements "pour des élections justes". L’événement, visant à notamment à dénoncer l’élection de Vladimir Poutine comme illégitime, en raison des fraudes électorales, a rapidement tourné à l’affrontement, se démarquant par la détermination des manifestants et la vigoureuse riposte de la police.

Jusqu’au-boutisme

Des toilettes publiques ont été renversées et transformées en barricades, et des projectiles ont été lancés. Les ténors de l’opposition (le blogueur Alexeï Navalny, le politicien des années 90 Boris Nemtsov, et le leader du Front de gauche Sergueï Oudaltsov, principal organisateur du rassemblement) ont appelé les manifestants à déployer des tentes et à occuper la place. C’était sans compter sur l’assaut des OMON, la police anti-émeute, qui a fait preuve de brutalité contre les manifestants. Des personnes ont été blessées de part et d’autre, 400 interpellations se sont produites ; on était loin des meetings précédents, lors desquels les contestataires venus en famille décoraient de fleurs blanches les uniformes des policiers, dans une ambiance rappelant un Woodstock russe. Les parties en présence semblaient venues pour en découdre.

Le député de Russie juste et membre du Front de gauche Ilia Ponomarev a pour sa part expliqué qu’"à la différence des éditions précédentes, cette action visait à conclure et obtenir des résultats. C’est un événement qui rappelle moins un carnaval mais qui est plus politique". "Les gens veulent influer sur la présidence de Poutine. Pour cela, il faut montrer sa résolution et sa détermination à aller jusqu’au bout", a-t-il résumé la logique des opposants. Un jusqu’au-boutisme mûrement planifié, qui caractérise également la réaction des autorités: le passage à tabac d’un manifestant (une femme enceinte selon certaines sources), qui circule depuis sur Internet, pourrait déboucher sur des poursuites à l’encontre des forces de l’ordre.

Suite à ces échauffourées, l’opposition a annoncé le lancement d’une nouvelle stratégie: les "promenades populaires". Désormais, les manifestants sont appelés à se rassembler par surprise en groupes de 100 à 200, afin de harceler les forces de l’ordre. Le mot d’ordre a été respecté : tout le long week-end de mai, des groupes de manifestants étaient pourchassés par la police. Kitaï-Gorod, la place Pouchkine, le boulevard Chistie Proudy et la place du Manège ont notamment été le théâtre d’attroupements immédiatement dispersés par les forces de l’ordre.

Malgré leur caractère spectaculaire, les événements du week-end laissent planer le doute sur l’avenir du mouvement de contestation. Divisée, l’opposition n’a pas réussi à perpétuer l’esprit qui animait au départ les manifestations. Lâchés par les Moscovites venus en masse dans un premier temps, seul semble se maintenir un noyau de manifestants radicaux, prêt à jouer le coup de poing contre la police. L’argumentation des protestataires a en outre été ébranlée par la réélection de Vladimir Poutine avec plus de 63% des suffrages en mars dernier.

Il semblerait que la partie de cache-cache et les rixes du week-end du 6 mai, loin de signifier un renouvellement dans la tactique des manifestants, marquent l’épilogue de la vague de contestation entamée en 2012. Le mouvement pourrait entrer en hibernation jusqu’à ce que les événements ne lui donnent une seconde vie ; l’actualité des prochains mois et des prochaines années ne devrait pas manquer de prétextes pour raviver sa flamme.

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Fracassantes déclarations

Parfois, les mots ont la puissance des coups. La Russie a été sonnée la semaine dernière par les déclarations fracassantes d’un avocat, Daguir Khassavov, qui a appelé à instaurer la charia à Moscou dans une interview à la chaîne REN-TV. Dans un pays où cohabitent depuis des siècles de nombreuses ethnies et confessions, ce type de déclaration jette un froid. Mais c’est le ton, extrêmement violent, qui a en outre posé problème.

"Nous estimons que nous sommes ici chez nous. Peut-être est-ce vous qui êtes les étrangers. Nous sommes chez nous, et nous allons instaurer les règles qui nous conviennent, que cela vous plaise ou non. Toute tentative pour l’empêcher entraînera une riposte sanglante (…). Nous noierons Moscou dans le sang", a notamment lancé l’avocat, qui a par la suite jugé bon de quitter la Russie pour l’Europe, afin de se soustraire à des poursuites pour "extrémisme".

Pour arriver à ses fins, M. Khassavov compte créer une "Union musulmane" qui réunira les musulmans du monde entier, et instituer dans ce cadre un système judiciaire basé sur la charia. Le responsable expliquait dans l’interview que la justice islamique existait d’ores et déjà, la police russe déléguant régulièrement un certain nombre de dossiers aux responsables religieux dans le cas d’affaire ayant trait aux communautés caucasiennes.

Les responsables musulmans de Russie ont unanimement condamné ces propos, et évoqué une "provocation" destinée à discréditer l’islam en Russie, dans le sillage des attaques dont l’église orthodoxe a récemment été victime. Quelques recherches permettent effectivement de constater que M. Khassavov n’est pas vraiment un "extrémiste", plutôt un provocateur à la personnalité conflictuelle. La diatribe de M. Khassavov a néanmoins fait sauter un tabou, et dénote une banalisation inquiétante des discours.

Une réaction étonnante a émané, contre toute attente, de l’Eglise orthodoxe russe. Le président du Département synodal pour les relations de l’Eglise avec la société, Vsevolod Tchapline,  n’a pas exclu l’hypothèse d’une légalisation des tribunaux islamiques. "Il ne faut pas brider la communauté musulmane dans ses possibilités de vivre selon ses propres règles. C’est précisément cette voie qui je pense est d’actualité aussi bien pour la Russie que pour l’Europe occidentale. Mais il est évident qu’il ne faut pas imposer ces règles à d’autres personnes, en dehors sa communauté", a-t-il indiqué. Une déclaration peut-être intéressée, à l’heure où l’Eglise orthodoxe souhaite elle-même s’impliquer plus avant dans la vie politique et morale du pays.

Islams de Russie

Les déclarations de M. Khassavov appellent quelques précisions. Y a-t-il un islam de Russie, unique et indivisible? On peut se demander s’il ne faudrait pas plutôt parler d’"islams russes". Non pas par attachement à la mode de la ‘pluralisation’, mais parce que l’islam des Tatars et des Bachkirs (islam "eurasiatique") est historiquement intégré à la culture russe, dont il est une composante à part entière. Un deuxième "islam", celui du Caucase, se superpose parfois à des problématiques claniques et à un contexte conflictuel ancien avec la Russie, notamment sur fond de guérilla larvée à laquelle participent des combattants étrangers. Un troisième type d’islam peut être mentionné: celui des migrants en provenance d’Asie centrale, qui alimentent la main-d’œuvre des villes russes. Il est à noter que ces courants n’ont que peu de choses en commun, doublés qu’ils sont d’importantes différences culturelles et ethniques. Au niveau organisationnel, la structure de l’islam est divisée en organisations qui entretiennent de sérieux conflits, notamment celui opposant la Direction spirituelle des musulmans de Russie et le Conseil des muftis de Russie.

Derrière des divisions évidentes, on note toutefois la porosité croissante de l’islam de Russie devant les courants fondamentalistes venus du Moyen-Orient, dont les régions du Caucase sont le principal relais. Un récent rapport consacré à la situation criminogène en Russie en 2011 réalisé par la Parquet général de Russie indiquait qu’un nombre croissant de jeunes musulmans réalisant des séjours d’étude en Arabie saoudite, en Egypte, en Turquie, en Syrie, en Iran et au Pakistan, deviennent "régulièrement à leur retour des émissaires d’organisations terroristes et extrémistes". Rien qu’en 2011, environ 100 jeunes originaires du Daguestan ont réalisé des séjours dans des centres religieux à l’étranger. Au cours de la dernière décennie, ce nombre a atteint 1.500 personnes.

L’influence croissante du Moyen-Orient et de ses dynamiques sur l’islam russe commence à soulever, comme le dénotent les déclarations de M. Khassavov, des questionnements nouveaux. Les musulmans de Russie seront-ils tentés par un islam supranational, niant frontières et cultures, dont l’objectif à terme sera la création d’un "émirat", selon les propres termes de l’avocat tchétchène dans son interview? Il semble toutefois que la polémique liée aux propos de M. Khassavov ne soit pas de nature uniquement religieuse: elle recouvre une problématique ethnique et sociale, inscrite dans le sillage du conflit ancestral opposant Russie et Caucase, et des difficultés qu’ont parfois connues ces populations à coexister.

Il est plus probable que les Russes musulmans luttent pour conserver les acquis d’une religion enracinée historiquement, qui constitue une des facettes d’une "russité" bâtie au fil des siècles. Il s’agirait alors de défendre un "islam européen" et respectueux de la laïcité, selon les mots de l’ancien président tatar Mintimer Chaïmiev. Une tendance assez forte pour constituer un contrepoids efficace aux provocations commes celles de M. Khassavov.

 

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Bouleversant Scriabine

Impromptu Op.14 no.2 (Vladimir SOFRONITSKY).

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