Un texte du romancier russe contemporain Zakhar Prilepine sur l’éducation des enfants. Traduction © Hugo Natowicz
La maîtresse me dit: votre fils est le seul de la classe à ne pas dire des grossièretés. Tous jurent, même les filles, et lui non.
Ce alors que dans ma voiture je mets tout le temps du rap russe mâtiné d’un lexique vulgaire, et que même moi, je m’autorise de temps à autre à en employer. Ma femme, jamais. Quinze ans que je vis avec elle, et pas une grossièreté de sa part.
J’attrape mon fils par la manche: et alors, pourquoi tu ne dis pas de jurons?
Il me dit: c’est pas intéressant.
Ce qui l’intéresse, c’est être différent des autres.
Je lui ai acheté un beau portable, quand il étudiait en cinquième, tous en avaient un, lui non. Pendant un mois il l’a emmené avec lui, puis il l’a mis au placard. Ca ne l’intéressait pas. Tout le monde a un portable. Je sais même ce qu’ils se montrent dans ces fameux portables, les gamins de quatrième.
Parfois, être différent c’est la norme. Et l’effort d’être comme les autres est précisément anormal.
Dès qu’on parle de l’éducation des enfants, on a immédiatement envie de dire des choses banales, ennuyeuses à s’en décrocher la mâchoire, des choses que tout le monde connaît. Mais nous allons quand même les dire, parce que ce qui nous manque à coup sûr, ce sont des normes oubliées depuis belle lurette.
En revanche, des choses anormales sont constamment présentées comme des normes absolues.
On nous dit qu’il n’y a rien de dramatique à ce qu’un enfant vive dans une famille incomplète, que l’institut de la famille est à bout de souffle, et qu’il est mieux que l’enfant vive avec une maman, débarrassé une fois pour toutes d’un père dégénéré (où dans certains cas avec son papa, sans voir sa mère hystérique).
Certes, dans notre monde varié on trouvera toujours des dégénérés complets et des hystériques totales, mais les adultes savent bien qu’à certains moments de la vie, nous risquons tous de tomber dans ces catégories. La statistique selon laquelle en Russie 8 mariages sur 10 s’effondrent en témoigne. Le plus souvent, les gens qui divorcent sont mécontents de l’état psychique de leur conjoint.
Nous présentons prudemment au lecteur une autre conclusion paradoxale: un enfant doit être élevé par une maman et un papa. (Il est souhaitable que la maman et le papa soient de sexe différent. Que le papa, par exemple, soit un homme, et la maman, disons, une femme).
Oui, oui, oui, moi aussi j’ai plein d’amis et de connaissances, j’ai moi aussi des dizaines de cas à raconter où une mère a élevé seule deux ou trois merveilleux enfants, alors que des familles complètes élèvent de petits crétins.
Mais aucun exemple et cas particuliers ne peuvent annuler des choses évidentes, avérées par des siècles, et même des millénaires: un enfant a besoin d’un père et d’une mère. Un petit garçon a besoin d’un exemple paternel, et de la tendresse d’une mère. Une petite fille a besoin d’un exemple maternel, et de la tendresse d’un père. Les gens en manque d’amour dans leur enfance recherchent cette tendresse toute leur vie – et généralement ils ne la trouvent pas. Le vide éprouvé pendant l’enfance ne peut être comblé par aucune des joies de la vie d’adulte. La douleur ressentie dans l’enfance est résistante à tous les antibiotiques d’adulte.
Si vous avez des enfants, supportez-vous tant que vous en avez la force. De toute façon, les enfants vont grandir – divorcez alors tant que vous voudrez, la vie est longue, on peut se marier cinq fois (le résultat sera de toute façon toujours le même).
Une meilleure éducation que l’exemple parental, personne ne l’a inventée, et ça ne peut pas exister. La façon dont les parents se comportent l’un envers l’autre, envers leurs propres parents, leurs amis et le monde qui les entoure, détermine la façon dont les enfants se comportent.
Votre garçonnet insulte ses petites camarades de classe? Votre fille hurle des jurons à l’encontre de ses amis? Vos enfants ne lisent jamais?
D’où ca peut bien sortir, je me demande. Peut-être que vous avez des suggestions?
Les enfants parlent la langue dans laquelle communiquent leurs parents. Si le parent dit qu’il ne lit jamais, parce qu’il a tout lu à l’école, vous pouvez être sûr qu’il n’a rien lu à l’école. Quand je vois le camarade de mon fils, qui a écrit sur son front qu’il est le roi des rois, s’asseoir affalé en écartant les jambes comme s’il avait certaines parties boursouflées, je sais d’où ca sort. Son papa est gros et s’assoit comme ça lors des réunions de parents d’élèves, en regardant de tous les côtés.
Dans certains cas les parents ne reconnaissent plus leurs enfants quand, comme on dit, ils travaillent du matin au soir. Dans ce cas, l’enfant ne côtoie que la télévision et Internet.
Et si on appelait les choses par leur nom? La télévision est un vecteur de grossièretés. L’Internet, il faut savoir s’en servir, pour ne pas tomber constamment sur les mêmes saletés, ce que même les adultes ont du mal à faire.
Alors si vous êtes inquiets pour vos enfants, éteignez la télé, cassez l’antenne. L’ordinateur ne doit pas fonctionner plus d’une heure par jour. Le portable…. Je ne sais pas, on dit qu’il est indispensable. Moi par exemple, je dirige deux rédactions, j’ai des dizaines de réunions tous les mois, je parcours le monde entier, et pourtant mon téléphone est généralement éteint. Je n’en ai pas besoin. Bizarrement, un de mes fils sait que ce truc peut ne pas être nécessaire.
Si vous avez un enfant encore petit et que vous ne l’avez pas encore perdu, il faut qu’à la maison il y ait des livres, de la peinture, des legos. Il va aller vers la télé, il appuiera sur le bouton, mais ca ne marchera pas. Il approche de l’ordinateur, mais la aussi rien ne fonctionne. Alors l’enfant refera un tour dans l’appartement et s’occupera avec autre chose.
Et pas la peine de s’inquiéter en pensant que votre enfant sera dans ce cas asocial.
Les enfants sociables, ce sont ceux dont le cerveau fonctionne!
Vous ne me croirez peut-être pas, mais pas une seule personne n’est devenue plus intelligente en regardant des programmes télévisés, des études comparées sur Internet et des études sur téléphone portable.
Nous autres adultes, on ne nous corrigera pas. Alors donnons aux enfants une chance de devenir non pas comme nous, mais meilleurs que nous.
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Qui est Zakhar Prilepine? (Wikipedia)
Zakhar Prilepine, est le fils d’un professeur et d’une infirmière russes. Il termine la faculté philologique (linguistique) de l’Université d’État de Nijni Novgorod. Il est commandant dans le service des OMON et prend part à des combats en Tchétchénie entre 1996 et 1999.
Les premières œuvres de Prilepine sont publiées en 2003 dans le journal Den’ Literatouri (Jour de la Littérature). Ensuite ses œuvres paraissent dans différents journaux, notamment dans Literatournaïa Gazeta (le journal littéraire), Limonka (le journal du Parti National-Bolchevik), Na Kraïou (En bordure), Gueneralnaïa Linia (Ligne générale), mais aussi dans les magazines Sever (Le Nord), Droujba Narodov (Amitié des peuples), Roman-gazeta (Roman-journal), Novyi Mir (le Nouveau monde). Il a été le rédacteur principal de l’organe de presse du Parti National-Bolchevik de Nijni Novgorod Narodnyi Nablioudatel’ (l’Observateur du Peuple). Il a participé au séminaire des jeunes auteurs Moscou-Peredelkino en février 2004 et aux IV, V et VI Forums des jeunes auteurs de Russie à Moscou.
Prilepine est l’un des dirigeants de l’antenne régionale du Parti National-Bolchevik de Nijni Novgorod et prend part à de nombreuses actions. Il a notamment participé à la Marche des Mécontents qui a eu lieu le 24 mars 2007 à Nijni Novgorod, ce qui lui a valu d’être arrêté comme de nombreux activistes de la coalition L’Autre Russie. Il est également le principal rédacteur de la section régionale de Nijni Novgorod de l’Agence des nouvelles politiques.
Il est marié et a trois enfants.
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