Archives de Catégorie: Culture

Notre reflet miniature et mouvant

Un texte du romancier russe contemporain Zakhar Prilepine sur l’éducation des enfants. Traduction © Hugo Natowicz

La maîtresse me dit: votre fils est le seul de la classe à ne pas dire des grossièretés. Tous jurent, même les filles, et lui non.

Ce alors que dans ma voiture je mets tout le temps du rap russe mâtiné d’un lexique vulgaire, et que même moi,  je m’autorise de temps à autre à en employer. Ma femme, jamais. Quinze ans que je vis avec elle, et pas une grossièreté de sa part.

J’attrape mon fils par la manche: et alors, pourquoi tu ne dis pas de jurons?

Il me dit: c’est pas intéressant.

Ce qui l’intéresse, c’est être différent des autres.

Je lui ai acheté un beau portable, quand il étudiait en cinquième, tous en avaient un, lui non. Pendant un mois il l’a emmené avec lui, puis il l’a mis au placard. Ca ne l’intéressait pas. Tout le monde a un portable. Je sais même ce qu’ils se montrent dans ces fameux portables, les gamins de quatrième.

Parfois, être différent c’est la norme. Et l’effort d’être comme les autres est précisément anormal.

Dès qu’on parle de l’éducation des enfants, on a immédiatement envie de dire des choses banales, ennuyeuses à s’en décrocher la mâchoire, des choses que tout le monde connaît. Mais nous allons quand même les dire, parce que ce qui nous manque à coup sûr, ce sont des normes oubliées depuis belle lurette.

En revanche, des choses anormales sont constamment présentées comme des normes absolues.

On nous dit qu’il n’y a rien de dramatique à ce qu’un enfant vive dans une famille incomplète, que l’institut de la famille est à bout de souffle, et qu’il est mieux que l’enfant vive avec une maman, débarrassé une fois pour toutes d’un père dégénéré (où dans certains cas avec son papa, sans voir sa mère hystérique).

Certes, dans notre monde varié on trouvera toujours des dégénérés complets et des hystériques totales, mais les adultes savent bien qu’à certains moments de la vie, nous risquons tous de tomber dans ces catégories. La statistique selon laquelle en Russie 8 mariages sur 10 s’effondrent en témoigne. Le plus souvent, les gens qui divorcent sont mécontents de l’état psychique de leur conjoint.

Nous présentons prudemment au lecteur une autre conclusion paradoxale: un enfant doit être élevé par une maman et un papa. (Il est souhaitable que la maman et le papa soient de sexe différent. Que le papa, par exemple, soit un homme, et la maman, disons, une femme).

Oui, oui, oui, moi aussi j’ai plein d’amis et de connaissances, j’ai moi aussi des dizaines de cas à raconter où une mère a élevé seule deux ou trois merveilleux enfants, alors que des familles complètes élèvent de petits crétins.

Mais aucun exemple et cas particuliers ne peuvent annuler des choses évidentes, avérées par des siècles, et même des millénaires: un enfant a besoin d’un père et d’une mère. Un petit garçon a besoin d’un exemple paternel, et de la tendresse d’une mère. Une petite fille a besoin d’un exemple maternel, et de la tendresse d’un père. Les gens en manque d’amour dans leur enfance recherchent cette tendresse toute leur vie – et généralement ils ne la trouvent pas. Le vide éprouvé pendant l’enfance ne peut être comblé par aucune des joies de la vie d’adulte. La douleur ressentie dans l’enfance est résistante à tous les antibiotiques d’adulte.

Si vous avez des enfants, supportez-vous tant que vous en avez la force. De toute façon, les enfants vont grandir – divorcez alors tant que vous voudrez, la vie est longue, on peut se marier cinq fois (le résultat sera de toute façon toujours le même).

Une meilleure éducation que l’exemple parental, personne ne l’a inventée, et ça ne peut pas exister. La façon dont les parents se comportent l’un envers l’autre, envers leurs propres parents, leurs amis et le monde qui les entoure, détermine la façon dont les enfants se comportent.

Votre garçonnet insulte ses petites camarades de classe? Votre fille hurle des jurons à l’encontre de ses amis? Vos enfants ne lisent jamais?

D’où ca peut bien sortir, je me demande. Peut-être que vous avez des suggestions?

Les enfants parlent la langue dans laquelle communiquent leurs parents. Si le parent dit qu’il ne lit jamais, parce qu’il a tout lu à l’école, vous pouvez être sûr qu’il n’a rien lu à l’école. Quand je vois le camarade de mon fils, qui a écrit sur son front qu’il est le roi des rois, s’asseoir affalé en écartant les jambes comme s’il avait certaines parties boursouflées, je sais d’où ca sort. Son papa est gros et s’assoit comme ça lors des réunions de parents d’élèves, en regardant de tous les côtés.

Dans certains cas les parents ne reconnaissent plus leurs enfants quand, comme on dit, ils travaillent du matin au soir. Dans ce cas, l’enfant ne côtoie que la télévision et Internet.

Et si on appelait les choses par leur nom? La télévision est un vecteur de grossièretés. L’Internet, il faut savoir s’en servir, pour ne pas tomber constamment sur les mêmes saletés, ce que même les adultes ont du mal à faire.

Alors si vous êtes inquiets pour vos enfants, éteignez la télé, cassez l’antenne. L’ordinateur ne doit pas fonctionner plus d’une heure par jour. Le portable…. Je ne sais pas, on dit qu’il est indispensable. Moi par exemple, je dirige deux rédactions, j’ai des dizaines de réunions tous les mois, je parcours le monde entier, et pourtant mon téléphone est généralement éteint. Je n’en ai pas besoin. Bizarrement, un de mes fils sait que ce truc peut ne pas être nécessaire.

Si vous avez un enfant encore petit et que vous ne l’avez pas encore perdu, il faut qu’à la maison il y ait des livres, de la peinture, des legos. Il va aller vers la télé, il appuiera sur le bouton, mais ca ne marchera pas. Il approche de l’ordinateur, mais la aussi rien ne fonctionne. Alors l’enfant refera un tour dans l’appartement et s’occupera avec autre chose.

Et pas la peine de s’inquiéter en pensant que votre enfant sera dans ce cas asocial.

Les enfants sociables, ce sont ceux dont le cerveau fonctionne!

Vous ne me croirez peut-être pas, mais pas une seule personne n’est devenue plus intelligente en regardant des programmes télévisés, des études comparées sur Internet et des études sur téléphone portable.

Nous autres adultes, on ne nous corrigera pas. Alors donnons aux enfants une chance de devenir non pas comme nous, mais meilleurs que nous.

====================================

Qui est Zakhar Prilepine? (Wikipedia)

Zakhar Prilepine, est le fils d’un professeur et d’une infirmière russes. Il termine la faculté philologique (linguistique) de l’Université d’État de Nijni Novgorod. Il est commandant dans le service des OMON et prend part à des combats en Tchétchénie entre 1996 et 1999.

Les premières œuvres de Prilepine sont publiées en 2003 dans le journal Den’ Literatouri (Jour de la Littérature). Ensuite ses œuvres paraissent dans différents journaux, notamment dans Literatournaïa Gazeta (le journal littéraire), Limonka (le journal du Parti National-Bolchevik), Na Kraïou (En bordure), Gueneralnaïa Linia (Ligne générale), mais aussi dans les magazines Sever (Le Nord), Droujba Narodov (Amitié des peuples), Roman-gazeta (Roman-journal), Novyi Mir (le Nouveau monde). Il a été le rédacteur principal de l’organe de presse du Parti National-Bolchevik de Nijni Novgorod Narodnyi Nablioudatel’ (l’Observateur du Peuple). Il a participé au séminaire des jeunes auteurs Moscou-Peredelkino en février 2004 et aux IV, V et VI Forums des jeunes auteurs de Russie à Moscou.

Prilepine est l’un des dirigeants de l’antenne régionale du Parti National-Bolchevik de Nijni Novgorod et prend part à de nombreuses actions. Il a notamment participé à la Marche des Mécontents qui a eu lieu le 24 mars 2007 à Nijni Novgorod, ce qui lui a valu d’être arrêté comme de nombreux activistes de la coalition L’Autre Russie. Il est également le principal rédacteur de la section régionale de Nijni Novgorod de l’Agence des nouvelles politiques.

Il est marié et a trois enfants.

=====================

Original http://svpressa.ru/society/article/57115/

2 Commentaires

Classé dans Culture, Russie

Bouleversant Scriabine

Impromptu Op.14 no.2 (Vladimir SOFRONITSKY).

Un commentaire

Classé dans Culture

L’invention du patrimoine (2)

Plongée dans l’histoire récente de la Russie avec Natalia Samover, historienne et membre de l’organisation de protection des monuments Arkhnadzor. Deuxième partie.

Cliquez ici pour lire la première partie.

Etes-vous satisfaits du chemin parcouru?

La dynamique est bonne, mais c’est un processus très complexe. Avant tout, nous sommes parvenus à modifier radicalement l’atmosphère dans la ville et le pays précisément parce que nous étions épaulés par la presse. Déliés de la politique, nous avons échappé à toute forme de limitation légale sur la diffusion de notre message. Nos démêlés avec la mairie bénéficiaient de la bienveillance des médias, qui entretenaient eux-mêmes des relations difficiles avec l’hôtel de ville. Le fait que nous soyons à Moscou a également permis de diffuser le message à de nombreuses villes, ce qui a provoqué l’émergence d’autres organisations similaires.

Quelles ont été les résultats concrets de votre action? Quelque chose a changé de façon fondamentale?

Oui, énormément de choses sont survenues. Primo, le plan général d’aménagement de Moscou a été suspendu. Il était combattu par de nombreuses organisations. Loujkov l’avait en son temps adopté malgré les protestations. Quand en septembre 2010 le président Medvedev a limogé M. Loujkov, un de ses arguments les plus importants était le fait que le maire avait porté une grave atteinte au patrimoine historique de Moscou et à l’aspect de la ville. Cela faisait plusieurs années que le centre fédéral s’efforçait de se débarrasser de Loujkov, sans succès, et notre problématique a été utilisée par le pouvoir comme un instrument de lutte contre cet homme politique, qui était extrêmement influent.

La nouvelle administration municipale a immédiatement annoncé qu’elle adopterait une nouvelle politique d’urbanisme. Plusieurs signaux forts ont été émis. Un des premiers gestes du nouveau maire, Sergueï Sobianine, a été d’annuler le chantier visant à construire un énorme centre d’affaires sur la place Khitrovskaïa, ce qui l’aurait défigurée et rayé les espoirs de lui redonner son aspect historique.

A quel rythme les monuments historiques disparaissent-ils à Moscou actuellement?

La situation est complexe, car on détruit en réalité chaque année plus de monument depuis l’arrivée de Sobianine que sous Loujkov. Entre 10 et 12 sites ont été détruits en un an. C’est plus que ce que l’on détruisait durant les dernières années du mandat de Loujkov. C’est lié au fait que Sobianine a annoncé le gel de tout nouveau projet de centre commercial ou d’affaires, ce qui a encouragé les constructeurs a achever en tout hâte les projets déjà lancés.

Cela a notamment conduit à la destruction de la Mosquée de Moscou, un monument du XIXe emblématique de la capitale en tant que grand centre eurasien. La mairie de Moscou n’étant pas parvenue à obtenir la construction d’une plus grande mosquée dans un autre quartier, il ne restait qu’une solution: la bâtir à ce même endroit. Le chantier avait commencé. Prétextant une imprécision infime dans l’orientation du bâtiment vers la Mecque, on a détruit le bâtiment. On a affirmé que la mosquée s’était effondrée suite à une forte pluie…

Pouvez-vous commenter ce qui se passe autour du Centre panrusse des expositions (VDNKh)?

Le VDNKh est un site absolument unique. Il mériterait que la Russie le promeuve en vue de son inscription sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. C’est un projet utopique du communisme. A ce titre, il comporte un potentiel touristique énorme, c’est une sorte de "kolkhoze idéal". Il a été pensé comme un modèle de l’avenir communiste réalisé, où les immeubles seront des palais, l’été sera perpétuel, l’agriculture formidablement productive, et les gens seront heureux.

Seule la partie centrale du VDNKh est protégée, mais la surface du site historique est bien plus vaste. Il y a beaucoup d’espaces verts, très fréquentés par les familles moscovites. Les promoteurs ont jeté leur dévolu sur certaines zones non protégées pour y construire des sites économiquement rentables, notamment un océanarium. C’est une tentative déguisée de privatiser l’espace public. Nous tentons actuellement de nous opposer à ce projet qui n’est qu’à sa phase préparatoire, en démontrant la valeur des bâtiments menacés pour qu’ils obtiennent le statut de zone protégée. Les gens sont très mobilisés, car engagés en faveur de la préservation de cet espace en tant que parc. Nous avons des chances d’obtenir la révision du projet auprès des autorités. Pour cela, il faut avant tout que le VDNKh soit reconnu dans son unité.

Et aux alentours de Moscou?

La situation est critique. Les espaces entourant les grandes villes sont soumis à une très forte pression liée à la construction sauvage de cottages, de datchas, un phénomène très implanté en Russie. Il est extrêmement tentant de construire sur le territoire de monuments historiques. C’est ce qui s’est passé sur le champ de bataille de Borodino et dans le parc du château d’Arkhangelskoïe.

Y a-t-il un déficit au niveau de la législation?

Non, les textes existent, le problème c’est l’application de la loi. C’est ce que répète régulièrement le président Medvedev, qui appelle à restaurer le respect envers la loi. Certaines personnes assez riches peuvent s’entendre avec les autorités locales, acheter la décision d’un tribunal. Nous protégeons les sites du patrimoine car ils sont protégés par la loi. Malheureusement, on note des efforts visant à modifier la loi en faveur des promoteurs et des entreprises de BTP. Début 2011, on a ainsi assisté à une tentative de faciliter la radiation de certains sites de la liste des monuments protégés. Nous avons en outre mis au point un projet de loi visant à rendre la législation plus adaptée au contexte actuel, mais il a rencontré une forte résistance à la Douma.

Défendre la loi tout en restant apolitique: difficile de ne pas y voir un lien avec les manifestations qui ont eu lieu après les élections législatives de décembre 2011.

C’est effectivement un seul et même processus, et nous avons commencé trois ans avant que cela acquière une dimension massive. En Russie, le système de partis est faible, et l’opposition est assez impopulaire. C’est parce que la société civile n’y est pas encore formée. Tout cela n’arrivera pas tant que nous n’aurons pas de citoyens dans le plein sens de ce terme. Et les citoyens se forment sur des projets absolument apolitiques. Il y a dix ans, les premières initiatives civiques sont venues des organisations caritatives. Elles remplaçaient l’Etat dans les cas où ce dernier était inefficace, comme l’aide aux enfants pauvres et aux orphelins. Comme des bactéries arrivées sur une planète morte, elles ont créé le sol et l’atmosphère nécessaire au développement des autres. Les organisations caritatives, écologiques et d’urbanisme créent le terreau d’où naîtra une société complexe.

Les changements sont allés si vite dans le milieu urbain que les gens cessaient de s’y reconnaître. Le lieu avec lequel je m’identifie n’existe plus. Le square où je me promenais avec ma future femme a disparu… L’homme sent qu’il n’est plus nécessaire dans cette ville, presque menacé. C’est dans cette conscience intime, dans ce lien entre l’homme et sa ville que se trouve le ressort profond de notre activité. C’est en informant, en faisant comprendre cette ville que l’on voit tous les jours sans y prêter attention, que l’on forme peu à peu un citoyen éveillé. Un homme qui comprend quelque chose à sa ville, ressent sa beauté, comprend son lien avec elle.

Un des problèmes de la Russie est que les gens quittent le pays, c’est ce qu’on appelle la "fuite des cerveaux". Ils pensent qu’ici c’est nul, et qu’ailleurs ce sera mieux. Une personne qui aime sa ville a beaucoup moins de chances d’en partir. Il aura envie de changer quelque chose, ici et maintenant. Voilà la logique: découvrir, aimer et défendre sa ville. Un citoyen, c’est une personne qui sent qu’elle constitue un maillon entre passé et avenir. Nous contribuons à former des citoyens russes.

Un commentaire

Classé dans Culture

L’invention du patrimoine

Plongée dans l’histoire récente de la Russie avec Natalia Samover, historienne et membre d’Arkhnadzor, organisation de protection des monuments. Elle nous explique comment la prise de conscience liée au patrimoine participe d’un changement très profond des consciences au sein de la société russe.

Première partie

Natalia, pouvez-vous vous présenter, ainsi que votre organisation?

Je m’appelle Natalia Samover, je suis historienne de formation, spécialisée dans l’histoire de la pensée et de la culture de la société russe de la première moitié du XIXe siècle. Je suis membre du conseil de coordination d’Arkhnazdor. C’est une organisation à but non lucratif qui ne possède pas à proprement parler de chef. Le mouvement a été créé officiellement en 2009, regroupant un ensemble d’organisations préoccupées par le milieu urbain. C’était la première fusion réussie du genre en Russie.

Parlez-nous du contexte historique.  

La préoccupation des gens pour les problématiques liées à l’aspect de la ville et au milieu urbain était très faible. Le pays sortait de la longue crise des années 1990, et la vie reprenait. Le bien-être augmentait, plus rapidement à Moscou que dans le reste du pays. Les gens voulaient avant tout profiter d’une vie agréable, ils étaient concentrés sur leur aisance personnelle et familiale. Mais simultanément, on assistait à des changements rapides et violents de l’aspect de la ville.

La mairie, dirigée par Iouri Loujkov (limogé en 2010, marié à une richissime entrepreneuse du domaine de la construction, ndlr), créait effectivement des conditions matérielles agréables, mais d’un autre côté, elle affichait presque ouvertement ses liens corrompus avec les grandes entreprises de BTP de Moscou. Elle oubliait son rôle de médiateur entre la société urbaine et les intérêts des entrepreneurs, en se laissant dévorer par ces derniers. On construisait des centres commerciaux et des bureaux à tour de bras, sans tenir compte des capacités de la ville en matière de transport. La situation extrêmement tendue qui règne à Moscou avec ses bouchons interminables est la conséquence directe de la politique menée à cette époque. Les gens modestes étaient expropriés du centre-ville, on leur proposait des logements moins chers en périphérie en leur faisant clairement comprendre qu’ils n’avaient pas leur place dans le centre.

Disons qu’on assistait aux effets d’un capitalisme naissant et agressif, comme on peut les observer dans n’importe quel pays. Les changements étaient si rapides qu’ils excédaient la capacité des citadins à s’adapter à leur propre environnement.

Quand est intervenue la prise de conscience?

L’explosion du mécontentement s’est produite en 2006, avec la démolition de l’"Univermag Voentorg", un bâtiment dans le style moderniste, construit au début du XXe siècle. C’était un des magasins les plus connus et appréciés de Moscou. On l’a détruit pour construire à la place un gigantesque centre commercial. L’opinion des experts en architecture et en protection du patrimoine était totalement ignorée. "Ce bâtiment vétuste va de toute façon s’écrouler, laissez-nous travailler", disaient-ils en substance. Un grand nombre de citadins se sont sentis insultés.

On a alors réalisé qu’un bâtiment n’a pas qu’une valeur immobilière, mais aussi une valeur morale et historique. Que chaque personne avait le droit d’en profiter, non pas parce qu’il en serait propriétaire, mais parce que c’est un héritage culturel commun qui ne doit pas être uniquement appréhendé en termes de rentabilité. Il y a eu des milliers de lettres écrites au président d’alors Vladimir Poutine, des publications dans la presse, des tables rondes. D’autres événements, comme l’incendie du Manège (salle d’exposition au centre de Moscou, que certains considèrent comme criminel, ndlr) ont contribué à faire monter la tension. Puis les entrepreneurs ont commencé à s’en prendre aux parcs et aux places, où l’on édifiait des centres commerciaux et des bureaux. Cela a suscité de nombreuses réactions et une grande frustration dans la société. Les gens ont commencé à faire entendre leur voix dans le processus de planification urbaine.

Quand a commencé la mobilisation propre dite?

Au moment de la destruction du Voentorg est apparu le mouvement "Le Moscou qui n’existe plus". Ils ont organisé une action, les gens sont venus par centaines et ont amené des fleurs et des cierges, comme pour un enterrement. Personne ne s’y attendait, ça a été un choc. La mobilisation était intense, les gens s’interposaient devant les pelleteuses, organisaient des piquets, ils étaient prêts à jouer le bras de fer.

C’est la tactique d’Arkhnadzor pour se faire entendre?

Nous sommes parfois encore contraints de nous livrer à des actions dures, comme des occupations de chantier, ou des manifestations. Mais la plupart de nos actions sont "civilisées": travailler avec la presse et expliquer au public notre position. Nous savons pertinemment que nous sortirions perdants d’une lutte ouverte avec les structures très puissantes et richissimes qui construisent à Moscou. Ce qui est fondamental, c’est de modifier la relation de la société vis-à-vis de ce qui se passe. Je crois que nous y sommes parvenus depuis la naissance d’Arkhnadzor.

Nous avons notamment organisé des actions visant à faire connaître l’histoire des lieux emblématiques de la capitale. Par exemple, afin de manifester contre la construction d’un restaurant dans le centre de Moscou en 2009, nous avons fait venir des artistes de rue, des peintres, des musiciens, on a organisé des cours de danse. Dans la foulée, nous transmettions notre message de protestation contre le projet. L’action non autorisée, qui a rassemblé des centaines de personnes, a duré environ quatre heures. J’ai été frappée par le fait que les gens n’aient laissé aucun détritus derrière eux; j’ai compris qu’il y avait un public important, mobilisé et éduqué, ravi de participer à un événement culturel lié à sa ville. Il y avait des couples avec des enfants et des personnes âgées, ce qui prouvait qu’avec nous, ils se sentaient en toute sécurité.

Racontez-nous votre action la plus réussie.

Ca c’est passée en 2009, pour la sauvegarde d’une église située dans le centre de Moscou. L’église de la Résurrection de Kadachi, de la fin du XVIIe siècle, est l’une des plus belles de la ville. Elle a su organiser une vie paroissiale et culturelle très active pour le quartier. Mais le prix du mètre carré est exorbitant ici, et les tentations sont grandes. Un investisseur a décidé de construire des logements d’élite sur un terrain contigu. L’église aurait été encerclée de trois côtés par des immeubles, dont le plus proche était à six mètres seulement de l’édifice religieux. La paroisse bataillait contre le projet depuis 2003. Et puis un jour, les préparatifs du chantier ont commencé.

Les entrepreneurs bénéficiaient du soutien inconditionnel du gouvernement de Moscou. L’Eglise redoutait de s’opposer aux autorités de la capitale. Nous avons alors décidé d’attirer au maximum l’attention du public sur ce site. Pour que la société se mobilise, il faut qu’elle aime cet endroit, et avant cela elle doit savoir qu’il existe. Alors nous avons organisé une journée "portes ouvertes" dans l’église et le musée attenant. On a offert la possibilité de monter dans le clocher d’où s’offre une vue imprenable sur le Kremlin. On y voyait très bien le chantier, ce qui permettait aux gens d’expliquer ce qui se passerait si les édifices y voyaient le jour. L’église de la Résurrection de Kadachi se protège elle-même. Faites-y monter quelqu’un et il militera pour elle, il en deviendra le défenseur.

Souvent, les militants en tout genre commettent une erreur: ils s’adressent à leur ennemi et l’attaquent, au lieu de se tourner vers la société. Ce n’est pas constructif, cela dissuade les gens de prendre parti. Nous travaillions avec la presse sans polémiquer avec le constructeur, dont j’ignore le nom jusqu’à présent, et nous donnions à voir cette merveille. Après un certain temps, toute la ville connaissait l’église avec ses coupoles dorées, on en parlait dans les blogs, les parents la montraient à leurs enfants.

Nous avons veillé scrupuleusement au caractère apolitique du mouvement. Les partis pouvaient nous aider, mais nous n’appelions à soutenir qui que ce soit. Le gouvernement de Moscou étant lié à Russie unie (parti au pouvoir, ndlr), nous n’avons jamais eu affaire à ce parti. Les communistes et Russie juste ont en revanche coopéré avec nous par le biais de leurs députés. Mais grâce à notre stratégie apolitique, nous avons attiré des gens d’horizons totalement différents. Ainsi, l’église de Kadachi a vu converger des activistes de gauches comme Sergueï Oudaltsov, et des fondamentalistes orthodoxes, très à droite.

Ils ont tous trouvé quelque chose de commun à cet endroit. Les gens veillaient jour et nuit autour de l’église, notamment des Cosaques venus de la région de Kalouga. Cette valeur, la préservation du milieu urbain, a été perçue par tous comme une défense de la dignité de la société urbaine et de ses citoyens. C’est ce qui fait que la mobilisation a été considérable.

Finalement le projet a été révisé, un compromis a été trouvé. C’est pourquoi je peux dire que nous avons gagné la partie.

(suite dans une prochaine tribune)

3 Commentaires

Classé dans Culture

Кукушка (Viktor Tsoï)

Coucou

Combien de chansons pas encore écrites,
Dis-le moi, coucou, chante-le.
Dois-je vivre en ville ou bien dans les hameaux,
Me traîner comme une pierre ou brûler comme une étoile?
Comme une étoile.
Ô mon soleil, regarde-moi.
Ma paume s’est changée en poing.

***
Qui suivra les traces de pas solitaires?
Les forts et les audacieux ont déjà incliné le front au combat.
Peu sont restés dans les mémoires,
L’esprit clair et la main forte dans le rang, dans le rang.
Ô mon soleil, regarde-moi. Ma paume s’est changée en poing.
Et s’il y a de la poudre, donne du feu. Comme ça.

***
Où es-tu donc, ma gaillarde liberté
Avec qui désormais rencontres-tu l’aube tendre? Réponds.
On est bien avec toi, mais on est mal sans
La tête et les épaules sous le fouet.
Sous le fouet.
Ô mon soleil, regarde-moi.
Ma paume s’est changée en poing.
Et s’il y a de la poudre, donne du feu. Comme ça.

(Traduction H.N.)

Poster un commentaire

Classé dans Culture

Le "Versailles russe" en danger

Le domaine d’Arkhangelskoïe, qui comprend des bâtiments d’une grande valeur historique, un superbe jardin à la française et une vaste forêt plantée au début du XIXe siècle, est réputé pour son calme. Les Moscovites aiment y flâner le week-end, organiser un piquenique au bord du fleuve Moskova ou s’offrir une promenade loin des gaz d’échappement de la mégapole.

Le bâtiment principal, construit dans les années 1790 par l’architecte français Jacob Guerne, en impose par son style classique et ses colonnades. L’ensemble fut racheté et développé par Nikolaï Ioussoupov, un noble richissime qui rassembla la collection du musée de l’Ermitage et correspondit avec Napoléon. Le territoire comprend des édifices plus anciens, comme la chapelle de l’Archange Michel de 1640 (qui donne son nom au domaine) et le théâtre de l’architecte italien Pietro Gonzago. Les tsars Alexandre Ier, Nicolas Ier, Alexandre II et Alexandre III ainsi que Pouchkine séjournèrent en ces lieux, qui furent surnommés le "Versailles russe".

Malheureusement, ce havre de paix s’est mué en pomme de discorde. Le ministère de la Défense, propriétaire d’une partie du domaine, a récemment vendu aux enchères 20 hectares de terrains, dont 0,8 hectares empiètent sur le territoire du musée, et 12 se trouvent sur la "zone protégée" (la forêt domaniale entourant le territoire du musée et qui en fait juridiquement partie). La ville de Krasnogorsk, où se situe l’ensemble, a quant à elle décidé de louer les terrains voisins qui accueilleront des supermarchés et un parking d’une capacité de 2.500 voitures. Les lopins étant adjacents, les observateurs redoutent l’apparition d’un complexe monumental en ces lieux.

Chronique d’un démembrement

Le domaine, où Trotski vécut un temps, accueillit à l’époque soviétique un sanatorium et une zone de datchas réservées aux apparatchiks. La gestion des terrains, partagée entre le ministère de la Défense, pour la partie sanatorium, et l’administration du musée, contribua à créer l’impression d’une dissociation entre la "zone protégée" et le musée, que l’Etat a décrétés comme formant un seul et même ensemble en 2001.

C’est à la chute du communisme que tout déraille. Sur fond de chaos généralisé, les terrains de la zone protégée (forêt domaniale) sont peu à peu "privatisés" ou loués par la commune de Krasnogorsk (dont relève Arkhangelskoïe) et le service de protection des forêts. Des ventes totalement illicites, qui violent un décret de 1996 prévoyant que ces terrains ne puissent être cédés qu’au musée. D’énormes parcelles sont ainsi détournées. L’emplacement de la propriété est pour beaucoup dans ses déboires: nous sommes non loin du quartier résidentiel d’élite de Roubliovka. Petit à petit, les cottages ont poussé comme des champignons, grignotant la zone protégée. Ici, l’are de terrain peut coûter jusqu’à 200.000 dollars.

Evgueni Sossedov, responsable de la région de Moscou au sein de la Société russe de protection des monuments, un organisme à but non lucratif, en sait quelque chose. Voilà plusieurs années qu’il livre avec ses collègues procès sur procès afin de restituer au musée les terrains cédés illégalement. La bataille est rude : un oligarque a par exemple mobilisé ses avocats pour démontrer que les forêts plantées par Ioussoupov ne possédaient pas de valeur historique. La commune s’efforce quant à elle de réviser les contours de la "zone protégée", et ainsi entériner la vente des terrains.

Mais le coup de tonnerre intervient en 2011, quand le ministère de la Défense annonce la vente aux enchères de terrains empiétant sur la zone protégée et le territoire du musée lui-même. Dans la foulée, la région de Krasnogorsk mettait en location les terrains voisins, où les supermarchés seront construits. La ville a donné fin janvier 2012 son feu vert au projet: seule l’obtention des permis de construire retient désormais les entrepreneurs d’envoyer les pelleteuses.

Derrière ces décisions, le flou juridique entourant la protection des monuments historiques en Russie et la corruption, qui ont peu à peu permis la vente des terrains appartenant à l’Etat et faisant théoriquement l’objet d’un contrôle drastique. Mais l’empressement récent a une autre cause: la prochaine incorporation de la zone au sein de Moscou, dans le cadre du projet d’élargissement de la capitale. "Les fonctionnaires locaux s’empressent de donner les autorisations, sans quoi ils n’en tireront aucun profit", explique M. Sossedov. Les experts sont en effets unanimes pour affirmer que l’approbation du projet et l’obtention des permis génèrera des pots-de-vin considérables.

Lors d’audiences destinées à présenter le projet à la société civile, le promoteur du projet, une compagnie enregistrée à Chypre, a dévoilé que les terrains litigieux devraient être loués au groupe français Adeo, qui souhaite y implanter un supermarché d’outillage Leroy Merlin, ainsi qu’à la compagnie allemande Globus. Le signal émis par une compagnie française serait déplorable, alors que la France et la Russie viennent d’inaugurer une nouvelle année croisée dans le domaine culturel. Interrogée par l’auteur de ces lignes, une porte-parole du groupe français en Russie a implicitement confirmé la perspective d’implantation d’une enseigne Leroy Merlin à cet endroit, mais tenu à souligner que le groupe respecterait strictement les décisions prises par la justice: "Nous sommes en attente des résultats du procès contre le développeur. La Russie est grande, nous avons d’autres possibilités", a-t-elle indiqué.

"La construction de ces édifices est illégale et défigurerait le paysage, met en garde M. Sossedov. En attirant des milliers de visiteurs, l’étroite route traversant la zone protégée sera totalement congestionnée. Cela provoquera immanquablement la destruction de bâtiments inestimables comme le théâtre de Gonzague, classé par le Fonds mondial pour les monuments dans la liste des 100 sites les plus menacés".

Mais il y a pire: la cession des terrains pérenniserait le démembrement du territoire du musée, et mettrait un point final aux espoirs des défenseurs du patrimoine, qui souhaitent à terme restituer l’ensemble des territoires au musée et dévier la route, qui pour l’instant scinde le domaine en deux. Leur rêve ? "Convertir l’ensemble du domaine en une vaste zone culturelle et restaurer le musée, qui contient la troisième collection de peinture occidentale de Russie, après l’Ermitage et le musée Pouchkine, et possède le premier ensemble de sculptures à ciel ouvert du pays!", explique M. Sossedov. Mais pour cela, il faudrait que le terrain revienne intégralement au musée, afin de construire des locaux pour l’accueil des visiteurs, des ateliers de restauration, et autres dépendances.

L’ensemble inestimable d’Arkhangelskoïe survécut par miracle à la Révolution de 1917 et à la Deuxième Guerre mondiale. Napoléon ordonna de le protéger des pillards lors de la prise de Moscou, et les autorités soviétiques prirent soin de le sauvegarder. Les intérêts mercantiles, aidés par le silence de l’Etat russe et la complaisance des grandes entreprises européennes, auront-ils finalement raison de ce joyau?

 

============================================

Voir le diaporama: Arkhangelskoïe: un "Versailles russe" dans les environs de Moscou

Du même auteur sur ce thème: Moscou: des hôtels français pourraient supplanter un ensemble architectural du XIXe et Nouvelle bataille sur le champ de Borodino

 

6 Commentaires

Classé dans Culture

La Russie entre deux passés

La rénovation du prestigieux théâtre Bolchoï constitue incontestablement un des chantiers phares de la Russie moderne. Construit sous les tsars, le Bolchoï a également été un haut lieu de réunions politiques sous le communisme. Aussi coûteux que longs (six ans), les travaux revêtaient une importance symbolique: démontrer la capacité du pays à reconstruire, en le reprenant quasiment de zéro, un lieu central du patrimoine culturel et historique russe.

En filigrane, les dirigeants russes tenaient à montrer, grâce à ce chantier de prestige, que la jeune Russie était à la hauteur des réalisations de ses deux illustres prédécesseurs: le communisme et le tsarisme, dont les symboles se croisent et parfois se heurtent dans la Russie moderne. Le prestigieux théâtre a été littéralement vidé de sa substance, puis quasi-intégralement reconstruit en ne conservant de fait que la façade. Preuve que les travaux étaient importants, le bâtiment a même été doté de nouvelles fondations. Dans une volonté de restituer au lieu son aspect d’origine, les armoiries de l’URSS ont été remplacées par celles de la Russie impériale.

Il est intéressant de noter que le chantier a buté sur un dilemme: la presse se demandait avant l’inauguration laquelle des deux loges, celle de Staline ou celle utilisée par les empereurs russes, servirait à accueillir les actuels dirigeants du pays. Le théâtre comprenait en effet deux loges "principales", matérialisant sur le plan architectural les deux passés face auxquels la Russie actuelle tente, non sans mal, de se définir.

C’est souvent dans le domaine architectural que le passé de la Russie revient hanter le présent, provoquant parfois des polémiques. La restauration de la station de métro Kourskaïa, dans le centre de la capitale russe, avait buté sur la restauration d’un slogan à la gloire de Staline ("Nous avons été élevés par Staline – il nous a inculqué l’amour de la fidélité au peuple, du travail et des exploits"), ce qui avait ravivé les brûlures de la mémoire russe.

Aristocratie contre lutte des classes, enracinement historique contre rupture révolutionnaire : comment cohabitent ces deux passés qu’apparemment tout oppose? De quel côté le pays, né à la fin des années 1990, va-t-il chercher ses références afin de se doter d’une cohérence historique? La question est complexe, et ne trouvera bien sûr pas de réponse exhaustive ici.

Dépasser l’héritage
Les slaloms que le pays réalise entre ses deux "prédécesseurs" sont constants: désireuse de se placer dans une continuité, la Russie moderne a par exemple conservé la musique de l’hymne soviétique, se contentant d’en modifier les paroles. Ceci n’a pas empêché le pays de reprendre l’aigle à deux têtes, blason de la Russie impériale, et de renouer avec la figure de Saint-Georges, autre attribut marquant du temps des tsars.

Rien d’évident dans la coexistence de souvenirs de deux régimes successifs, dont le second a anéanti le premier au terme d’une révolution et d’une guerre civile extrêmement sanglante. Politiquement, Moscou multiplie les références à une Union soviétique toujours populaire au sein de la population. Le pouvoir s’efforce par exemple de perpétuer le rôle fédérateur que possédait l’URSS au sein de la région eurasiatique, notamment avec la création de l’"Union eurasienne". Au niveau militaire, industriel et spatial, c’est également la Russie qui a repris le flambeau de son "père spirituel", l’URSS. Non sans mal, comme en attestent les récents échecs qu’a connus le pays dans le domaine de l’espace.

Le revers de la médaille est évident: la continuité affichée avec l’URSS a forcé Moscou à minimiser, ou du moins à assumer, les dérives qu’a connues la période totalitaire, notamment à son apogée, le stalinisme. La Russie n’a pas le choix: elle doit assumer la totalité de son héritage historique pour le meilleur et pour le pire. A la différence des anciens membres du glacis soviétique tels que les pays baltes, la République tchèque ou la Géorgie, Moscou n’a pas totalement rompu avec l’héritage du Petit père des peuples. Une situation qui rend complexe un éventuel travail de mémoire sur les millions de victimes du goulag.

Officiellement "successeur en droit de l’Union soviétique", le pouvoir russe tente pourtant de renouer avec l’héritage laissé par la Russie des tsars, malmené par 70 ans de communisme au cours desquels les dirigeants soviétiques s’étaient efforcés d’éradiquer sa présence. Si la restauration du Bolchoï illustre cette tendance, il est également possible de citer, dans le domaine politique, le retour en force de l’église orthodoxe, les dirigeants russes ne ratant pas une occasion d’être présents aux cérémonies religieuses. Belle illustration de la conciliation de ces "deux Russies": le récent aveu du premier ministre Vladimir Poutine, qui confiait avoir été baptisé dans le plus grand secret sous Staline…

20 ans après sa naissance, le défi reste entier pour la Russie, qui doit apprendre à regarder vers l’avenir sans se définir exclusivement par rapport à son passé. Car contrairement à un pays comme l’Espagne, où la transition de la dictature franquiste à la démocratie a été facilitée par le rôle stabilisateur de la monarchie incarnée par son jeune roi, la Russie est sortie du communisme sans socle idéologique clair, propulsée dans l’inconnu de ce vaste espace nommé "démocratie".

Lapsus historique? La Russie du XXIe siècle est bien représentée par l’aigle bicéphale: un seul et même pays tiraillé entre deux héritages historiques contradictoires, qu’il tente tant bien que mal de concilier.

Bien qu’antagonistes dans leur idéologie, communisme et tsarisme se rejoignent pourtant dans une conception "impériale" de la destinée russe, dont l’Etat actuel a repris le flambeau. Rien d’étonnant à ce que le retour du pays dans son habit de grande puissance fédératrice, aussi bien au niveau régional que mondial, ait été et reste un vecteur primordial d’affirmation de la Russie.

7 Commentaires

Classé dans Culture, Russie

Rachmaninoff – Trois chansons russes

 

 

 

 

Poster un commentaire

Classé dans Culture

Pourquoi je suis en Russie

Parfois, il y a des étincelles qui changent votre vie de fond en comble.

Mon étincelle, celle qui a fait que j’ai pris la décision de partir en Russie, c’est ce texte de Vassili Grossman dans son roman Vie et destin.

Enfin, j’ai eu le courage de le traduire, ce que je voulais faire depuis longtemps. Je vous le livre donc.

=======================================================================

68

La steppe kalmouke semble bien morne et monotone à qui l’observe pour la première fois, à l’œil du voyageur angoissé et soucieux qui depuis sa voiture voit s’élever puis s’abaisser les collines trapues, qui émergent lentement de l’horizon avant d’y replonger mollement… Il semblait à Darenski que c’était une seule et même butte de terre usée par les vents qui défilait devant lui, le même virage qui se déroulait et ondulait sans fin, disparaissant inlassablement sous les pneus de son automobile. Les cavaliers solitaires de la steppe semblaient tous identiques, bien qu’ils fussent parfois jeunes et imberbes, parfois avec des cheveux blancs; les uns juchés sur des chevaux isabelle, les autres fendant les grands espaces sur des moreaux…

La voiture traversait l’enfilade de villages et de hameaux khotons (ethnie mongole), passait devant des maisons aux fenêtres minuscules derrière lesquelles trônait, comme dans les aquariums, un géranium. On eût dit que si la vitre s’était brisée, un vent puissant eût envahi le désert environnant, desséchant tout sur son passage et terrassant la verdure… Le véhicule passait devant des yourtes rondes enduites d’argile, roulait et roulait encore au milieu des stipas touffus, parmi l’herbe à chameaux épineuse, entre les tâches des plaques de sel, parmi les moutons battant la poussière avec leurs petits sabots, au beau milieu des feux de bois sans fumée malmenés par le vent…

Pour l’œil du voyageur qui glisse sur les pneus gonflés avec l’air enfumé de la ville, tout se fondait en une masse terne et grise, tout semblait monotone et solitaire. Herbes kouraï, chardons, stipa, tsigrik, absinthe… Les collines coulaient dans la vallée, comme aplanies par le rouleau de temps immémoriaux. Cette steppe kalmouke du sud-est, qui se transforme progressivement en désert de sable, entre l’est d’Elista et Iachkoul jusqu’à l’embouchure de la Volga puis aux rives de la Caspienne, a une propriété unique… Dans cette steppe, la terre et le ciel se mirent depuis si longtemps qu’ils ont fini par se ressembler, comme se ressemblent mari et femme après toute une vie vécue côte à côte. Et l’on ne peut plus les distinguer: est-ce l’herbe grisonnante comme de l’aluminium qui pousse sur l’azur morose et timide du ciel de la steppe, ou la steppe qui s’est mise à refléter ce ciel bleuâtre? Et l’on est incapable de distinguer ciel et terre, mêlés qu’ils sont dans une poussière laiteuse. En scrutant l’eau lourde et épaisse des lacs Tsatsa et Barmantsak, on dirait que le sel est remonté à la surface de la terre; et les plaques de sel, elles, rappellent non la terre, mais l’onde des lacs…

Qu’elle est étonnante cette route à travers la steppe kalmouke pendant les jours sans neige de novembre ou de décembre: c’est la même végétation gris-verte desséchée, la même poussière qui plane sur la route, mais l’on ne sait si la steppe est brûlée et desséchée par le soleil ou par le gel.

C’est peut-être pour cela qu’y apparaissent des mirages: la frontière entre l’air et la terre, l’eau et les plaques de sel est gommée. D’une impulsion du cerveau de l’homme qui a soif, d’une secousse de la pensée, ce monde commence brusquement à se recristalliser, et l’air chaud devient une pierre bleuâtre et fine, la terre pauvre se met à  clapoter comme l’eau calme, et voilà les palmeraies qui s’étendent jusqu’à l’horizon; et des rayons du soleil terrible et affligeant, mêlés aux boucles de la fumée, naissent les coupoles dorées de temples et de palais… Pris d’épuisement, l’homme crée avec la terre et le ciel le monde de ses désirs.

La voiture roule inlassablement, fendant la morne steppe.

Et tout à coup, ce monde de la steppe désertique est comme neuf, s’offrant à l’homme sous un jour nouveau…

Steppe kalmouke! Antique et noble création de la nature, dénuée de la moindre couleur criarde, au relief privé du moindre trait violent ou dur, où le chagrin avare des nuances gris-bleu rivalise avec la titanesque avalanche florale de la forêt russe à l’automne, où les lignes onduleuses et molles des collines ravissent l’âme plus sûrement que les crêtes du Caucase, steppe où les petits lacs avares, pleins d’une eau ténébreuse immémoriale, traduisent l’essence de l’eau mieux que les mers et les océans.

Tout passe, mais ce soleil énorme, métallique et lourd dans la fumée vespérale, ce vent amer, gorgé d’absinthe, sont inoubliables. Riche est la steppe…

La voilà au printemps: jeune, envahie par les tulipes, océan où mugissent non les vagues, mais les couleurs. Verdure qui déteint même sur la méchante herbe à chameau: ses jeunes épines pointues, encore molles et tendres, n’ont pas eu le temps de devenir dures…

Un soir d’été dans la steppe, voyez se dresser l’infini gratte-ciel galactique: des blocs stellaires bleus et blancs des fondations jusqu’aux brouillards poussiéreux qui disparaissent dans le toit du monde, avec les constellations sphériques en guise de coupoles…

La steppe possède un trait particulier et admirable, dont elle ne se dépare jamais. Que ce soit à l’aube, en hiver et en été, durant les nuits sombres et pluvieuses, toujours et avant tout, la steppe parle à l’homme de la liberté… La steppe la rappelle à celui qui l’a perdue.

Darenski, sortant de sa voiture, regardait le cavalier juché sur la colline. Dans sa tunique, une corde en guise de ceinture, il montait un petit cheval velu et scrutait la steppe depuis le haut du monticule. Il était vieux, mais son visage semblait dur comme la pierre.

Darenski fit un signe au vieillard et, s’approchant de lui, lui tendit son porte-cigare. Le vieil homme, qui s’était prestement retourné de tout son corps sur sa selle, mêlant l’agilité du jeune homme et la lenteur raisonnée de la vieillesse, regarda la main tendue et le porte-cigare, le visage de Darenski, le pistolet pendu de côté, les trois insignes de lieutenant-colonel, avant de poser le regard sur ses bottes élégantes. Puis, de ses doigts fins et bruns, il saisit une cigarette qu’il fit tourner dans sa main.

Le visage de pierre aux pommettes saillantes du vieux kalmouk se transforma, et deux yeux bons et intelligents se dessinèrent au milieu des rides. Le regard que dardaient ces vieux yeux bruns était à la fois scrutateur et confiant, plein d’une immense sympathie. Brusquement, Darenski fut pris d’une sensation de joie et de bien-être inexplicable. Le cheval du vieil homme, qui avait chauvi des oreilles avec malveillance en voyant Darenski approcher, se calma tout à coup, pointa avec curiosité d’abord une oreille, puis l’autre, et finit par sourire de toute sa tête aux grandes dents et de ses yeux merveilleux.

-Merci, dit le vieil homme d’une voix fluette.

Il passa sa main sur l’épaule de Darenski et dit:

- Moi avais deux fils dans la division de cavalerie, un  a été tué, l’aîné – il plaça sa main un peu au-dessus de la tète du cheval – et le deuxième, le plus jeune – il baissa la main sous la tête de sa monture – mitrailleur, il a trois décorations.

Puis il demanda: – Tu as père?

- Ma mère est en vie, mais mon père est mort.

- Aïe, c’est mal, dit le vieillard en hochant la tête, et Darenski pensa qu’il se désolait non par politesse, mais du fond du cœur, en apprenant que le lieutenant-colonel russe, qui lui avait offert une cigarette, avait perdu son père.

Puis le vieil homme lança un cri, agita la main posément, et le cheval s’élança dans la pente, avec une vitesse et une légèreté indescriptible.

A quoi pensait donc le cavalier en fendant la steppe: à ses fils? Au fait que le père du lieutenant-colonel russe resté à côté de sa voiture abîmée était mort?

Darenski suivait des yeux la cavalcade effrénée du vieil homme et ce n’était pas du sang, mais un seul et unique mot qui battait dans ses tempes: "Liberté… liberté… liberté…"

Et il envia le vieux kalmouk.

Un commentaire

Classé dans Culture

La Silicon Valley du rire

Ce soir, je regarde Projektor Paris Hilton sur la Première chaîne. Un quatuor de comiques, emmenés par le très talentueux Ivan Urgant, décortique l’actualité, journal en main, et descend en flèche tout ce qui passe. D’abord, c’est la nouvelle loi sur la police qui en prend pour son grade. Le commentaire de l’interdiction d’utiliser un canon à eau par moins de zéro degrés est à mourir de rire. « Pour une fois, les lois de la police ne contredisent pas celles de la physique ». Les allusions au manque d’honnêteté de certains flics sont claires et on est pourtant sur le « très officiel » (comme disent les journaux français au sujet des médias russes) Pervy Kanal. Ensuite, vient le tour du projet du Parlement européen visant à interdire l’usage des mots « père » et  « mère » dans les documents officiels. Le tout en appliquant cette idée terrifiante aux chansons enfantines. Ca aurait plu à Orwell.

En voyant mes amis rire à gorge déployée aux blagues de nos quatre rigolos, qui jouissent d’une énorme popularité, une envie me revient. Celle d’écrire quelque chose sur le rire des Russes. Il existe chez ce peuple une étrange unité, une connexion presque mystique, plus manifeste que jamais dans l’humour. Cet indéfinissable lien fait que, malgré tous les problèmes, on se marre aux mêmes boutades, de Kaliningrad à Vladivostok en passant par Moscou, Kazan et Novossibirsk. Comme des amoureux qui lisent une pensée mutuelle en un clin d’œil, les voilà partis au quart de tour dans une étonnante complicité. Les blagues que moi-même, parlant couramment la langue de Pouchkine, ne comprends pas forcément, explosent comme des feux d’artifice. Non que les mots m’échappent, mais car elles s’inscrivent sur un tissu de références culturelles très dense et distant du mien.

Si le rire était une région russe, l’hyper-populaire KVN, le Club des rigolos et des inventifs, serait sans aucun doute sa capitale. Cette compétition née dans les années 1960 regroupe des clubs d’étudiants de Russie et d’ex-URSS. Organisée autour d’un complexe système de Ligues, elle continue de se rassembler les Russes presque tous les samedis pour des joutes humoristiques parfois à thème, parfois libres. L’ambiance y est légèrement officielle, et pourtant les blagues taclent régulièrement les autorités. Toutefois, on ne gagne pas ici en étant irrévérencieux et provocateur: ça ne fait pas forcément rire, tout simplement.

A l’heure où la Russie mise sur la modernisation du pays et cherche à mobiliser son potentiel, on se demande si le Kremlin ne devrait pas s’inspirer de KVN, une véritable machine à révéler les talents qui embrasse l’ensemble du territoire russe. Véritable Silicon Valley du rire, elle a propulsé vers la popularité l’écrasante majorité des comiques actuels, qui font un carton dans le paysage audiovisuel russe. En sont notamment issus les mentors de la version russe du Comedy Club ou de Nasha Russia, qui ont donné un coup de jeune à l’humour du pays, auparavant dominé par la bande d’Evgueni Petrossian, avec son humour plus ancré dans les poncifs soviétiques: police, belle-mère, vodka. Issus de différentes ethnies, ces nouveaux comiques là sont à l’image de la Russie d’aujourd’hui, un pays qui s’assume de plus en plus dans sa multiplicité.

L’humour russe, très vivant, est pétri de références historiques, littéraires et culturelles. Comme ce sketch de KVN sur la naissance de la langue russe, dans lequel Cyrile et Méthode mettent au point des règles orthographiques absurdes, façon de se rire des difficultés de la langue russe qui font souffrir plus d’un écolier russe. Ou encore ce bal chez Natacha Rostova revisité. Parfois, on est dans un surréalisme complet, comme dans Gadia Petrovitch Khrenova, mélange de références à la réalité russe (alcoolisme notamment), de jeux de mots, et simple délire, le tout dévoyant constamment les attentes du spectateur. C’est d’ailleurs ce sketch qui a propulsé dans la célébrité l’humoriste Micha Galoustian.

Une figure mérite encore d’être remarquée: celle de Mikhaïl Zadornov, dont l’humour plus philosophique et un brin populiste cherche à mettre en relief la réalité russe en la comparant à l’Europe et aux Etats-Unis, et à redonner sa fierté au peuple, en montrant qu’ici, ce n’est finalement pas pire qu’ailleurs. Certes, certains sketches donneraient des maux de tête au CSA, notamment quand il propose d’organiser une « parade des asthmatiques » en réponse à celle des homosexuels.

Mais presque toujours, il y a cet enchaînement incessant de jeux avec la langue, ses expressions, ses clichés: un des traits du génie slave me semble résider précisément dans ce traitement réservé au mot, manié comme une véritable matière, qu’on tord, brise, et dénature, faisant jaillir poésie ou éclats de rire.

3 Commentaires

Classé dans Culture